Le pain quotidien

Publié le par Carole

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Il y avait là, autrefois, une boulangerie.
Seule l'enseigne est restée, avec ses lettres lentes comme le pas du laboureur, larges comme le geste du semeur, courbes comme la lame du faucheur, barbelées comme les épis, hérissées comme les chaumes, rondes comme les meules, bleues comme le ciel des moissons, légères comme le vent de juillet, et claires, et douces, et bonnes, comme le geste de tailler la miche, quand elle craque encore de chaleur au sortir du four.
Quand je suis passée là, un après-midi de mars, je me suis souvenue de cette formule si curieuse de l'ancestrale prière, de ce pléonasme qui n'avait jamais attiré mon attention jusqu'alors : "donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien".
J'avais assisté, le matin même, à un enterrement. Dans l'assistance déchristianisée, de vieilles voix usées, auxquelles je ne m'étais pas jointe, avaient, seules, repris, dans le silence de l'église, les mots anciens que je retrouvais sur ce mur sombre, dans cette rue sans grâce : "donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour".
 
Nous avons trop vite oublié, peut-être, dans le culte effréné des jouissances à venir qui caractérise notre monde rapide, ce que nous enseigne cette naïve répétition, pendant des siècles murmurée dans la ferveur et dans la crainte.
Toute la peine et toute la joie séculaires des hommes. Le renouveau de chaque jour dans l'effort et le contentement, la souffrance de cultiver rachetée par l'humble récompense de la récolte. Le bonheur d'être ici, sur la terre, et de partager, un moment, un morceau du bon pain de la vie. Et, au fond de cette paix de la journée finie, dans ce tournant du temps qui s'ouvre chaque soir, cette incertitude aussi, l'ombre que le bonheur d'aujourd'hui fait peser sur demain. L'apaisement de savoir que l'on mange aujourd'hui, et le douloureux mélange d'espérance et d'angoisse contenu dans le mot demain, qu'on évite de prononcer - qu'on ne peut prononcer, ne sachant de quoi il sera fait, si bien que l'on répète simplement, doucement, modestement, les mains jointes et closes sur ce trésor fragile : "aujourd'hui", "quotidien".
Au-delà du message religieux, que je ne juge pas ici,  m'émeut la sagesse ancestrale de ce simple désir, chaque jour renouvelé, d'une mince et précaire part de bonheur - du pain quotidien d'aujourd'hui.

Publié dans Fables

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simple-regard 26/03/2012 08:39

Cette photo est très belle !

Carole Chollet-Buisson 26/03/2012 12:07



Elle est toute simple. Je voulais juste mettre en valeur le bleu des lettres sur l'enseigne.



jill-bill.over-blog.com 25/03/2012 20:05

Bonsoir Carole, c'est un blog richement intéressant que vos écrits, vos pensées posées ça et là... faites que ce pain ne vienne pas à manquer, la société d'aujourd'hui n'a plus le même visage
qu'hier et fait peur... Amicalement, jill

Carole Chollet-Buisson 25/03/2012 22:07



Merci, Jill.


Le pain quotidien, c'est peu de chose, et pourtant en effet il est refusé à beaucoup.


 



emma 24/03/2012 23:18

une très belle réflexion, merci Carole

Carole Chollet-Buisson 24/03/2012 23:55



Et merci à toi, Emma !



joelle.colomar.over-blog.com 24/03/2012 07:52

J'aime à lire ton texte chaque matin...il m'apporte un brin de sagesse, une once de poésie si essentiels à ma vie. Merci. Joëlle

Carole Chollet-Buisson 24/03/2012 10:53



La poésie, c'est bien le "pain quotidien".


Merci, Joëlle, de ce message qui me touche profondément.
Moi aussi j'aime me tremper chaque jour dans la délicate beauté de tes créations.


Merci donc, pour ton message, et pour tout ce que tu offres sur ton blog,


Carole 



Jean-Claude 23/03/2012 23:20

Je ne sais vous excellez dans l'art du dessin aussi bien que dans celui de l'écriture : le contraire m'étonnerait !
Ce qui est certain, c'est que votre imagination est admirablement et magnifiquement fertile lorsque, comme ce jour, vous l'utilisez pour vanter la beauté de ce lettrage tellement bien choisi pour
ennoblir la façade d'un boulanger d'antan ...
(Jeune, j'adorais dessiner multitude de lettrages différents : votre éloge de celui-ci me donnerait envie d'en imaginer de neufs !)

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 23:31



Merci, Jean-Claude, pour tout ce que vous me dites là. Je n'ai pas toutes les qualités que vous me prêtez, mais j'aime beaucoup la calligraphie - et je vous approuve, d'avoir mis, et de remettre
peut-être, votre très grand talent au service de cet art  fascinant qui donne tant de prix aux mots humains.



Gérard Méry 23/03/2012 23:08

Comme dans beaucoup de corps de métiers, le geste se perd ou devient robotisé et industriel..sauf ton texte qui lui reste beau et manuel

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 23:34



C'est tout à fait vrai, ce que tu dis sur le geste qui se robotise, alors qu'il y a tant d'histoire et de beauté dans les gestes maîtrisés d'un métier ancien.



véronqiue41:0010: 23/03/2012 22:13

coucou
j'adore ce genre de maison, il y a tellement d'histoire qui ce cache derrière ces façades
merci pour le partage
bisous

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 23:10



Merci, Véronique du Loir-et-Cher, cela me fait toujours plaisir, tes messages du "41" !



ADAMANTE 23/03/2012 19:20

Le pain de vie du jour...

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 23:12



Une belle formule que je retiendrai, Adamante.