Le mur d'escalade

Publié le par Carole

escalade-3-veste-grisee.jpg
 
Je m'étais arrêtée, place Royale, au pied du grand mur d'escalade vert installé pour l'été, qui a si crûment recouvert les sombres et placides statues de fleuves et de rivières auxquelles nous étions habitués. 
Des enfants, des jeunes gens s'amusaient là, désinvoltes et légers, essayant quelques prises pour le plaisir, redescendant aussitôt sur terre pour vaquer à d'autres occupations plus amusantes ou plus importantes.
Et, dans un coin, il y avait cet homme qui s'obstinait. Il grimpait lentement, avec peine, se déplaçant prudemment, lourdement, de prise en prise. 
Je l'ai suivi du regard un moment.
Il était âgé, vêtu très pauvrement avec son pantalon trop court et sa veste trop grande. Ses cheveux déjà longs, qui auraient eu besoin du coiffeur, ses vêtements inadaptés, probablement récupérés -  dans l'un  de ces "vestiaires", par exemple, qu'ouvrent aux miséreux les associations caritatives - , tout signalait en lui le laissé-pour-compte, l'assisté, le semi-clochard.
Mais il grimpait, lent et têtu. A force d'efforts il avait fini par se hisser beaucoup plus haut qu'on n'aurait pu l'attendre, si haut même qu'il avait presque atteint la zone interdite - celle qui est marquée "danger", celle qui entraîne au-delà des "limites" formellement assignées par les services de sécurité municipaux.
C'est à ce moment que j'ai pris la photo. L'homme semblait se fatiguer. Cherchant les prises, essayant ses pieds, ses mains, son corps raidi, comme un vieux lézard maladroit il peinait, mais n'abandonnait pas. Aller plus haut, le plus haut possible sur le mur d'escalade de la Place royale : il s'était fixé cet objectif, voilà tout.
Peu à peu ses gestes devenaient plus lents, plus lourds. De plus en plus maladroits. On voyait ses mains hésiter et trembler sur la paroi que frappait le soleil.
Il a bien fallu renoncer.
Je l'ai vu redescendre à regret, lentement.
Revenu enfin sur le bitume, il s'est épongé le front, puis il est reparti, résigné. Ses cheveux trop longs étaient emmêlés de sueur, sa veste flottait autour de lui, son pantalon de toile bleue était vraiment beaucoup trop court au-dessus des chaussettes brunes et des tennis bon marché, et il boîtait un peu.
Il n'était pas de ceux qui peuvent aller bien haut, c'était évident. 

Publié dans Fables

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zadddie 07/07/2012 12:48

c'est vrai, j'ai un peu l'impression de me répéter: j'aime ton écriture et ton approche de la vie.
Là, je reviens sur un article que je n'avais pas eu le temps de lire, cette semaine. Effet opposé à celui du poeme sur la pluie...mais ça reflète si parfaitement notre condition (celle de pas mal
d'entre nous) approcher les étoiles puis retomber, mais ...recommencer...
Et puis cet amour que tu portes à cet homme...pauvre et usé dans la "vraie vie", mais encore si jeune dans sa tête..

Bref, j'aime beaucoup.

Carole 08/07/2012 15:02



Merci, Nathalie.
Je me suis assez fortement identifiée à cet homme, c'est certain. Après tout quand on écrit, on ne fait que cela, essayer d'approcher les étoiles (belle formule), échouer, et recommencer,
recommencer, échouer...


 



adamante 03/07/2012 00:29

Magnifique description de cette escalade et de ce personnage qui lutte encore et qui, je l'espère pour lui, aura donc la capacité de s'en sortir.

Carole 04/07/2012 17:00



Je ne sais pas jusqu'où il ira, mais sa volonté de vivre est bien là.



Plume 01/07/2012 16:21

Il a eu le désir d'essayer, de se mesurer à la difficulté et c'est l'essentiel . Peu lui importait sans doute le regard d'autrui.Seul face à lui même et sa part de rêve, il s'est élevé au-dessus
des codes de normalité jusqu'à ses propres limites .
Merci Carole, tu nous donnes l'opportunité d'une réflexion qui resterait bien entendu à approfondir ...
Bisous, Plume .

Carole 02/07/2012 23:24



Je crois que c'est en effet un rêve qu'il poursuivait, mais aussi auquel il lui a fallu renoncer.



Balladine 30/06/2012 20:53

Il a voulu essayer, quel drôle d'idée, mais il avait surement ses raisons... J'aime bien la photo insolite !

Carole 01/07/2012 18:30



Ses raisons, peut-être, ou alors il avait oublié d'être raisonnable, justement.



emma 30/06/2012 09:18

il l'a fait, c'est magnifique !
mais comment fais tu pour te trouver là où se produisent des choses comme cela ?

Carole 01/07/2012 17:46



Emma, toi aussi tu sais le faire !


Il se produit toujours des choses infimes et extraordinaires, partout, il suffit de les montrer, de les raconter... mais je n'ai rien à t'apprendre.



joelle.colomar.over-blog.com 29/06/2012 20:28

Tout dépend de ce que veut dire "aller haut". Il a dû vaincre un sacré sommet de son être ! Bravo à lui. Bonne soirée Carole. Joëlle

Carole 01/07/2012 17:45



Magnifique commentaire, Joëlle. Merci.



Nounedeb 29/06/2012 18:04

En lisant ce texte, en voyant la photo, j'ai pensé à Charlot. Peut-être qu'être arrivé jusqu'à sa limite lui a aussi procuré du bonheur. Peut-être qu'il y reviendra...

Carole 01/07/2012 17:41



Charlot, pourquoi pas ? Je crois que cet homme peut par bien des côtés être comparé à ce beau personnage.



dominique 29/06/2012 15:07

bonjour,j'aime cet article.. La photo est particulière avec tout ce vert, et le bonhomme semble "perdu", J'aime particulièrement la sensibilité dans les mots. C'est beau les personnes qui savent
encore regarder et voir les autres.

Carole 30/06/2012 00:51



Le vert, c'est celui du mur d'escalade, plutôt surprenant en effet dans la ville à l'architecture classique.
Merci pour ce commentaire très agréable, Dominique. 



Richard LEJEUNE 29/06/2012 08:58

Il peut en effet venir un âge où les articulations ne vous représentent plus et où s'exhiber ainsi devant tous relève d'une certaine fierté de se prouver à soi-même qu'avant ...
Mais, inéluctablement, avant est passé !

C'est émouvant ... et pathétique à la fois.


Quant aux vêtements ? Est-ce si important ?
Probablement avait-il même endossé ce qu'il avait de plus beau ou de plus présentable à ses yeux parce qu'il savait qu'il allait, d'une manière ou d'une autre, affronter le terrible regard des
autres ...

Carole 30/06/2012 00:49



Peut-être... à chacun de réfléchir. J'ai noté le détail des vêtements car il me semble que la question du statut social se pose ici autant que celle de l'âge. 


L'ascension n'est pas possible à tous, et la "limite" s'impose vite aux "perdants". A eux de le comprendre et de renoncer : n'est-ce pas ce que nous constatons tous les jours ?


Mais on peut inverser la lecture : n'est-il pas bon et généreux que la ville offre de beaux moments de rêve à de pauvres gens ?


Un mur d'escalade à plusieurs faces, mais hérissées... de malentendus peut-être...



MARIE 29/06/2012 07:26

Cet article a réussi a m'arracher une larme et me mettre mal à l'aise...
Oh, ce n'est pas un reproche, rassure toi... c'est moi que je blâme ! En voyant cette photo, j'ai réagi en nantie, blasé... ayant pratiqué l'escalade avec l'aisance de ces ado casse cou,
volontairement inconscients, j'ai trouvé cet homme raide et ridicule et je me suis même demandé ce qu'il pouvait bien faire sur ce mur ...
Alors forcément, en lisant le texte, j'ai eu honte !... quoi, le monde n'appartiendrait donc qu'aux jeunes, riches et habiles ?!... et bien non ! et tu as raison de le rappeler, d'enfoncer le clou
!... cet espèce de mur, avec ses interdits, cette zone "réservée", il est quand même là pour tout le monde, pour que chacun puisse s'y essayer dans la mesure de ses moyens !
Qu'y avait-il dans la tête de cet homme alors qu'il grimpait là-haut ?

Carole 30/06/2012 00:42



Marie, ton commentaire montre toute ta sensibilité. Je voulais faire réfléchir, pas faire honte à qui que ce soit, tout de même, mais faire réfléchir à ces "interdits", ces "normes", qui
enferment les vies plus sûrement que des murs, et réduisent tant d'hommes à n'être plus que des spectateurs, dans un jeu social impitoyable aux "perdants".



Quichottine 29/06/2012 00:05

Je ne sais pas... peut-être a-t-il seulement pris de l'âge et les années pèsent bien lourd.

C'est un très beau texte, Carole. Merci !

Carole 30/06/2012 00:39



Probablement est-ce cela. Merci, Quichottine.



JcVincent 28/06/2012 20:54

Peut-être ...
Sans doute n'est-il plus de ceux qui peuvent encore aller bien haut. Mais peut-être, un jour, est-il allé bien haut ? Ceci expliquant cela ? A nouveau monter, sans se sentir assisté ?

Carole 30/06/2012 00:38



Je partage entièrement votre analyse, Jean-Claude. Merci.



mansfield 28/06/2012 19:43

Une image terrible, identique à celle du "plafond de verre", une description crûe et très réaliste, un beau texte Carole.

Carole 30/06/2012 00:37



J'ai pensé au "plafond de verre", effectivement : vous pouvez essayer, mais vous n'irez pas plus haut ! N'est-ce pas ce qu'on (ne) dit (pas) à tant de gens ?



lepharedesmots 28/06/2012 18:58

Il l'avait peut être été un jour...Tristesse. Cosima

Carole 30/06/2012 00:36



Je crois que oui, si un jour il n'avait pas été agile et entreprenant, il n'aurait pas essayé ainsi.



Gérard Méry 28/06/2012 18:48

Tu es sur que ce n'était pas un artiste comique, faisant croire à ses incapacités et finalement il y arrive !!!

Carole 30/06/2012 00:35



Oh non ! 


J'ai voulu rester neutre dans l'article, car c'est au lecteur de réfléchir, mais c'était bien triste, ce petit "sketch" de la vie quotidienne. 



Martine 28/06/2012 17:38

Bonsoir Carole,

Oui, il a essayé, s'est accroché. L'âge, des vêtements et des chaussures inadaptées ne l'ont pas découragé. Il a tout de même atteint la zone interdite. Beaucoup auraient renoncé à tenter
l'aventure. J'admire ce monsieur. l'important, c'est d'avoir fait taire ses peurs de tomber, du ridicule, de l'échec. Il y a ceux qui réussissent, c'est vrai. Il y en en a tant qui restent là,sans
se mesurer à l'épreuve.
Bravo à ce monsieur.

Bonne soirée ;)
Carole.

Carole 30/06/2012 00:34



Merci pour lui, Martine ! 



EmilieRD 28/06/2012 16:12

Bon jeudi!

Carole 30/06/2012 00:33



merci, Emilie.



Labaronne 28/06/2012 15:50

et pourtant il n'a pas renoncé, il a fait tout ce qu'il pouvait, mais la volonté ne peut pas tout hélas

Carole 30/06/2012 00:33



Ne pas renoncer, c'est souvent la dernière noblesse du "perdant" au triste jeu de la vie.



jill bill 28/06/2012 13:47

Bonjour Carole... Il a pourtant essayé cette escalade... Comme dans le vie, il y a ceux qui réussissent et puis les autres... L'habit fait-il le moine... Merci, jill

Carole 30/06/2012 00:32



Essayer, c'est beaucoup déjà. Mais la réalité (sociale surtout) est impitoyable.