Le lavoir

Publié le par Carole

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          Lavoir - Selommes - lieu-dit "La Source" 
 
 
Le bassin du lavoir a un petit air romain avec ses deux colonnes à fresques de lichen, dont le reflet frissonne, embué d'ombres et de feuilles mortes.
Et peut-être, après tout, nous vient-il des Gallo-Romains.
Car il y avait là, autrefois, autour des sources de la Houzée et de ses minuscules affluents, de vastes villas dont les pierres appareillées ont fourni à l'église l'étrange décoration de son mur d'abside. Et dans les champs on trouve régulièrement sous la charrue des morceaux de céramique sigillée.
Bien avant ces Romains, qui n'étaient sans doute ici que de bons Gaulois romanisés, il y avait eu ces hommes anciens et mystérieux qui avaient placé leurs morts réduits en poussière sous la protection des dolmens écroulés, et qui avaient taillé ces grands silex aigus comme des os, irrigués de veines sombres comme du sang rouillé, qu'on trouve en si grande abondance ici, couchés en terre près des belles sigillées, qu'on en a rassemblé une collection, cachée dans un petit musée poussiéreux, toujours fermé, à Champigny, le village voisin. Peut-être est-ce la collection de monsieur Dessaignes, le philanthrope, le grand homme du département, le disciple de Lavoisier...
Le village est comme la mémoire : les époques s'y imbriquent et s'y superposent, sans qu'aucune fasse disparaître la précédente, dédaignant les lois du temps linéaire qui voudraient que le présent abolisse le passé.
Et sur l'eau calme de la Houzée, tant de reflets passent en glissant, miroitant tous ensemble, dans les plis que trace le courant retroussant le flot lent qui descend de la source comme un tissu moiré.
Depuis longtemps on n'utilise plus le lavoir. Il était presque en ruines quand, dans les années 70, quelques femmes vêtues de noir et venues d'un autre petit village, très loin, tout près, au Portugal, en ont repris quelque temps l'usage, avant d'acheter, comme tout le monde, des machines à laver.
Puis on l'a restauré. Il est aussi triste et doux maintenant qu'une page de Gérard de Nerval, avec son air antique et sa charpente rénovée, déjà mangée de capricornes.
Un jour, je me souviens d'avoir demandé à ma grand-mère si elle avait lavé son linge au lavoir, dans sa jeunesse. Elle m'a regardée étonnée, presque offensée. "Ah non ! heureusement non ! je le donnais à laver !"
C'était si dur. Une plus pauvre le faisait. Je sais pourtant que, chez elle, ma grand-mère se chargeait aussi, au besoin, de faire bouillir dans sa lessiveuse le linge des petites lessives, puis de le rincer avec l'eau qu'elle tirait à la pompe. Et c'était dur aussi. Moins tout de même que les grandes lessives du lavoir qui cassaient l'échine et faisaient les mains raides et glacées.
Ma mémoire est comme l'eau lente du vieux lavoir, de reflet en reflet elle glisse en rêvant... J'ai connu la dernière lavandière de la région. C'était à Vendôme où j'allais au lycée.
 Le soir, il fallait attendre longtemps le car, sur le Champ de foire. Aux jours de fête foraine, on essayait un tour d’autos tamponneuses, on achetait une barbe-à-papa épaisse et sirupeuse, ou on tentait sa chance à la loterie qui offrait des peluches et des porte-clés à ses heureux gagnants, mais la plupart du temps, on n'avait rien à faire que s'enuyer et errer sur la place. Souvent, j’allais jusqu’à la rive du Loir, en contrebas, et je passais une heure, penchée sur le parapet, à regarder.
En face, le vieux lavoir était presque toujours vide. Parfois, pourtant, une vieille était là, toujours la même, qui frottait lentement de vieilles nippes grises et noires, et des draps flottant sur l’eau sombre, tout blancs, comme des corps abandonnés. La vieille laveuse était semblable à toutes les pauvres femmes qu’on voyait trottiner dans la ville, à toutes ces vieilles du faubourg Saint-Bienheuré ou de la rue Ferme, les cheveux blancs dans un foulard à fleurs, les bas gris sous une jupe noire. Le manteau brun jeté par-dessus tout cela recouvrait mal la bosse de son dos brisé. 
Elle restait longtemps, longtemps, penchée sur son linge, à frotter et à battre, faiblement, lentement, agenouillée, et si courbée qu’on aurait cru qu’elle allait piquer du nez.
L’eau s’en allait doucement et la nuit tombait peu à peu. Elle restait là, penchée, presque immobile, ramassée sur ses genoux fatigués, comme elle aurait prié.
Elle avait connu d’autres temps, les femmes qui parlaient haut et se chamaillaient, de fortes travailleuses qui frappaient les battoirs, usant les savons et le bleu, les manches retroussées sur leurs bras nus, avant de s’en retourner d’un bon pas, la hotte sur la hanche.
Et voilà qu’elle était la dernière, une vieille épuisée, vacillante, oubliée, lavant de ses mains raidies, dans l’eau boueuse et froide, si froide, son pauvre linceul raccommodé.

Publié dans Le village : Selommes

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Catheau 23/07/2012 09:46

Un lavoir usé, miroir du temps, qui ressuscite le passé,grâce à vous.

Carole 23/07/2012 19:04



Miroir de cette eau claire de la "source", où le lavoir s'alimente en rêves.



Balladine 22/07/2012 21:24

J'ai connu le lavoir quand j'étais petite, ma chère maman n'avait pas encore de machine à laver à l'époque (quelle belle invention pour la femme) Elle transportait la lessiveuse dans la brouette et
moi je sautillais derrière, ensuite je m'amusais dans le lavoir à faire flotter des petits bateaux de bois, tandis que ma mère brossait, rincait et tordait le linge, comme ce devait être dur !

Carole 23/07/2012 15:53



Merci infiniment de ce témoignage, qui m'a fait comprendre beaucoup de choses, qui restaient un peu vagues pour moi, sur le travail du lavoir, que j'ai observé de trop loin dans ma jeunesse (mon
souvenir de lavandière date à peu près de 75).



Gérard Méry 22/07/2012 19:56

Je lis et tu confirmes bien connaitre le Vendômois ....jusqu'au Lavoir

Carole 23/07/2012 15:50



Oh oui ! Mais il faut parler au passé, car, maintenant, je ne fais plus que des séjours ponctuels en Loir-et-cher, et je ne me rends que de temps à autre à Vendôme, ville que j'aime beaucoup
encore pourtant.



dvnumerike 22/07/2012 19:19

Magnifique mémoire du temps que ces pierres piégées par le reflet dans l'eau!!!

Carole 23/07/2012 15:47



Tu as raison d'insister sur le reflet : c'est le point de départ de la rêverie, qui elle-même conduit au souvenir. Le reflet, en photo, c'est, comme dans la "réalité", un "piège" à pensées...
J'ai beaucoup aimé aussi ton emploi de "piégées". Merci pour ce beau commentaire.



Hélène Carle 21/07/2012 23:04

Il y a longtemps, j'ai aperçu une très vieille femme toute courbée sur elle-même comme si elle allait embrasser le sol. Alors que je me sentais bouleversée par l'émouvante image, une sagesse sembla
se faire entendre de l'intérieur de moi et ¨on¨ me disait:¨Cette femme ne se courbe pas, c'est son âme qui se déplie et qui pousse comme un fruit.¨...

Hélène*

Carole 22/07/2012 08:15



Quel beau commentaire ! C'est un texte que tu devrais publier sur ton blog, Hélène. J'apprécie tant tes visites, elles m'éclairent à chaque fois d'un peu de joie poétique.



erato :0059: 21/07/2012 22:43

Un billet magnifique chargé d'émotion .J'aime beaucoup ce retour sur un passé pas si lointain. Il faut perpétuer ces souvenirs , c'est un patrimoine de notre vie. Douce soirée, bises Carole

Carole 22/07/2012 08:11



Merci, Erato. Je trouve intéressant que tu parles de "patrimoine de notre vie" ! c'est un héritage et il dépasse notre propre mémoire, et en même temps il nous est propre, ne vit qu'avec nous, et
que de notre mémoire.



Jackie 21/07/2012 18:49

Il est magnifique .
Merci

Carole 22/07/2012 00:32



Merci, Jackie !



dominique 21/07/2012 18:45

"ma mémoire est comme l'eau lente du vieux lavoir"..
Félicitations, j'ai adoré lire ce texte. C'est un bel hommage aux gens d'avant. Un monde bien différent. Faut-il le regretter? je crois que oui. Les humains se sont éloignés les uns des autres.
beaucoup trop. J'aimerai pouvoir montrer à mon grand fils qui a 23 ans, ce qu'était l'alambic sur la place de l'Église il y a 55 ans en haute savoie.

Carole 22/07/2012 00:32



Merci, Dominique. Je ne sais pas s'il faut regretter ce monde, ou s'il faut regretter que le nôtre ne soit pas à la hauteur des espérances que nos ancêtres avaient pu placer dans l'avenir et le
"progrès".


Mais tout passé est poignant, car on y touche la beauté et la fragilité de l'humanité, qui n'est que de "passer", justement. 



mansfield 21/07/2012 18:04

Une mémoire bien aiguisée pour nous conter cette Gervaise des temps anciens. La mémoire des pierres n'est-elle pas garante de la nôtre?

Carole 22/07/2012 00:28



Oui, les pierres soutiennent nos mémoires, et les hommes sont aussi "pierres vives".



Plume 21/07/2012 15:07

Je lis ces belles lignes et ma mémoire rejoint la tienne ... Dans ce village que tu fais vibrer pour nous,ton émotion à fleur de mots et de peau est liée à chacun de tes pas,je parfume ma propre
histoire de tes images.Que j'aime "...le courant qui trousse le flot lent qui descend de la source comme un tissu moiré "!
J'ai le souvenir de ma grand-mère et de ma mère qui chaque lundi allaient laver le linge dans la Thalie, cette petite rivière qui longe les dépendances de ma maison ... elles revenaient fourbues,
les doigts violacés . J'ai conservé cette pierre sur laquelle elles frottaient et battaient les vêtements ... elle est longtemps restée sur la berge, mais je n'ai pas voulu l'abandonner à l'oubli,
ma petite fille ouvre de grands yeux lorsque je lui raconte cette part de moi lorsque j'avais son âge ...
Merci Carole, tes récits m'émeuvent ...
Je t'embrasse, Plume .

Carole 22/07/2012 00:18



C'est très beau, ce que tu dis de la pierre sur laquelle ta grand-mère et ta mère ont bien souffert. Garde-là toujours ainsi ! Et par "garder" je comprends en être la gardienne : conserver,
protéger et montrer...


Merci, Plume, à bientôt.



Suzâme 21/07/2012 13:05

Bonjour Carole,
Tu ravives un passé, le restitues dans une prose qui nous interpelle... Tu connais tellement bien les chemins, chapelles, lavoirs, escaliers de ta région natale, où tu résides peut-être, que je
t'incite à partager plus encore ton pays. Tes pages sont si belles en révélant villages et paysages que tu pourrais les proposer au Conseil général de ta région et ouvrir les yeux des touristes
mais surtout le regard, la mémoire des enfants et petits-enfants du pays qui reviennent et reviendront sur les traces de leurs ancêtres. Je te remercie chaleureusement pour ton récent commentaire.
J'ai cru en le lisant que tu étais en face de moi...Suzâme

Carole 22/07/2012 00:14



Merci, Suzâme. Il est justement question d'une lecture publique à la bibliothèque du village pour les journées du patrimoine. Je n'y habite plus (je vis à Nantes actuellement), mais j'y reviens
fréquemment puisque mes parents ont encore là-bas la maison bâtie par mes arrière-grands-parents.



jill bill 21/07/2012 08:43

Bonjour Carole, tu me rappelles la mère Denis ! Qui devint une vedette.... Merci pour ta page du jour et vive les machines qui nous ont libéré d'une belle corvée, je suis d'accord avec ta
grand-mère même si ce lavoir avait le mérite d'exister !

Carole 22/07/2012 00:03



Oui, mais la fameuse "mère Denis" faisait rire, et ma lavandière était bien triste : toute une vie usée dans ce travail dur, et puis rester la dernière, quand la mémoire du métier disparaît,
comme si rien de tout cela n'avait existé. Il y a là quelque chose de tragique, que bien des artisans ont vécu aussi.