Les funambules

Publié le par Carole

  chaussures passage.psd
"J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse. " (Arthur Rimbaud)
 
 
 
Devant moi, un clochard aux pieds nus titubait dans la foule. C'était rue Crébillon, en descendant la pente. J'ai levé les yeux pour ne plus voir ce malheureux, déjà tombé à terre, et j'ai aperçu ses chaussures. Elles pendaient sur le fil comme guenilles noires oubliées sous la pluie, guirlandes de misère aux branches du crachin.
On en voit beaucoup, en ce moment, à Nantes, de ces chaussures pendues aux fils qui traversent les rues.
 
La nuit, je crois, errent au ciel chagrin d'ici d'étranges funambules.
Ils grimpent en rêve sur les murs et les toits, abandonnent là-haut leurs semelles terrestres, encore toutes crottées de la boue des jours ternes. Puis ils s'en vont, dans l'ombre où grandissent les songes, visiter dans l'ivresse le Passage des astres et les panoramas des vieilles lunes, aux angles miroitants des couloirs de la nuit.
 
Chaque matin de pluie les voit s'en revenir, vagabonds déchaussés maladroits qui glissent dans la boue. Tandis que là-haut, sous le ciel frissonnant déshabillé de ses étoiles, dans le vent froid et nu, leurs souliers pendus se balancent - noirs croquenots crochetés à l'hameçon des rois pêcheurs usés, vieilles baskets de sept lieues, chaussons de Nijnsky jetés au vent parmi les cendres.
 
Car nos corps sont d'os lourds, et nos vies sont de rouille, en cet âge de fer. Nous retombons toujours au sol, un peu plus lourds seulement d'avoir rêvé que nous volions.

Publié dans Nantes

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Catheau 16/10/2012 16:29

"Plus haut! plus loin! de l'air! du bleu!
Des ailes ! des ailes ! Des ailes"
(Banville, "Le saut du tremplin")
Oui, nous rêvons tous d'aller "rouler dans les étoiles".

Carole 20/10/2012 23:52



Et la nuit les saltimbanques semblent s'essayer à l'élan... 



Cendrine 04/10/2012 00:48

Bonsoir Carole,

Oh oui ton texte m'a enchantée!!!

En effet, ton interprétation et ce qui est devenu une coutume anglo-saxonne se rejoignent.
J'ai découvert cela en regardant une série fantastique qui traitait de vampires et autres créatures de la nuit. Dans la présentation, on voyait des baskets ainsi suspendues et je me suis dit qu'il
devait y avoir une signification.
Une amie d'origine américaine m'a alors expliqué que de plus en plus, les gens lancent leurs paires de baskets dans les rues, à minuit de préférence...

Je viens de relire ton texte et je suis encore et toujours sous le charme. Merci beaucoup

Cendrine

Carole 04/10/2012 23:53



Merci, Cendrine, pour tous tes encouragements chaleureux qui me font tant de bien. Et merci pour cette très intéressante précision que tu me donnes. Je n'avais nulle part trouvé un renseignement
aussi précis. 



valdy 02/10/2012 20:33

Oui, tu as raison. Pour moi, l'optimisme a à voir avec une foi en l'Autre, en notre perfectibilité . C'est un feu sacré que l'on doit entretenir même dans l'obscurité des crises, des divisions. et
si l'optimisme est devenu une "couverture chimérique" je la porte avec la fierté d'un Don Quichotte ;-)

Carole 04/10/2012 10:33



Don Quichotte... justement, j'écris un petit texte "quichottien", juste en ce moment... Merci, Valdy, à bientôt.



erato:0059: 02/10/2012 17:26

Et le rêve est toujours là, la chute de plus en plus lourde et le désespoir de plus en plus profond. Une grande tristesse.Bon après midi Carole

Carole 04/10/2012 10:30



Cea n'empêche pas de recommencer. Mais les rêves ne changent pas la vie, qui souvent n'en paraît que plus sombre.



valdy 02/10/2012 10:32

Cette fois-ci, l'optimisme a été abandonné avec ses souliers usés.. Cependant, avec la grâce étrange du Faune,tu nous fais quitter le sol et lever les yeux vers le rêve.

Carole 02/10/2012 14:04



Etre "optimiste", c'est peut-être donner du prix aux moments fugitifs où le rêve l'emporte. Cela n'empêche pas de voir que le réel est noir.



Danielle 02/10/2012 07:13

un clochard
un mendiant
triste période

merci pour ce témoignage

amicalement
Danielle

Carole 02/10/2012 13:59



Triste lorsqu'il est à terre pieds nus, heureux peut-être dans ses moments de rêve, de délire, ou plus probablement d'ivresse. Mais je suis frappée, en ces jours froids déjà, par le nombre de
vagabonds que je vois ainsi pieds nus dans les rues. C'était bien un témoignage aussi, ce texte.



Cendrine 01/10/2012 23:28

Bonsoir Carole,

Ta prose est tellement riche de poésie que je ressens la douce fièvre des étoiles qui rêvent au creux de tes mots.
D'une sombre et terrifiante réalité, tu tisses un monde de magie, un paysage onirique où nos âmes funambules se délestent de leur noirceur maladive.

Dans les pays anglo-saxons, les baskets suspendues à des fils, dans l'espace urbain, signifient qu'on veut rompre la malchance, changer le cours des évènements voire annihiler une
malédiction...

Je suis profondément sous le charme de tes écrits. Je te souhaite une excellente soirée, amitiés

Cendrine

Carole 02/10/2012 00:07



Merci, Cendrine, de me proposer cette interprétation anglo-saxonne, qui, finalement, n'est pas très éloignée de la mienne. Je suis heureuse que ce texte ait pu te plaire.



Joëlle Colomar 01/10/2012 13:25

N'ont-elles pas visité un "passage" vers le ciel croyant y parvenir( message à double sens, tu t'en doutes, je pense). De retour, se sont pris les pieds dans les fils avant de retomber bien bas,
hélas !
Merci Carole pour ton lien sur mon blog. Belle journée à toi. Joëlle

Carole 01/10/2012 23:53



Oui, je crois que nous leur donnons des sens très proches, à ces chaussures valseuses. Il y avait longtemps que j'avais envie de faire quelque chose sur ce sujet.



Richard LEJEUNE 01/10/2012 09:06

Qu'épingler ici plus que là ?

Les "chaussons de Nijinsky jetés au vent parmi les cendres" ?
Le "ciel frissonnant déshabillé de ses étoiles" ?
L' "ombre où grandissent les songes" ?

Non ! Ni plus l'une que l'autre de ces images.
Tout, absolument tout dans ce poème en prose me ravit.

A un point tel que, le découvrant ce lundi matin, je ne doute pas une seule seconde que ma semaine ne pourra qu'être superbe !

Carole 01/10/2012 23:47



Merci de m'écrire cela, cela me fait grand bien, j'avais tant de doutes... A bientôt, en vous souhaitant une superbe semaine, s'il est en mon pouvoir de vous l'offrir.



Gérard Méry 01/10/2012 00:02

La loi de l'apesanteur Carole

Carole 01/10/2012 23:43



Merci pour ce jeu de mots très... léger !



zadddie 30/09/2012 23:23

...

Carole 01/10/2012 23:42



J'aime bien les points de suspension, alors merci !



Hélène Carle 30/09/2012 23:22

De vieilles chaussures marquant leur territoire obscur: ¨Ici on ne passe pas!¨ ¨Par là, c'est MA rue!¨ etc. Partout indicateurs d'un monde sous le monde, que l'on fait semblant de ne pas voir,
surtout le soir.

Hélène*

Carole 01/10/2012 23:41



On peut leur donner bien des sens, à ces mystérieuses chaussures... Merci, Hélène.



jill bill 30/09/2012 19:31

Bonsoir Carole ! Ah on a envie de crier lâche-moi les baslets ! Visitez le passage, déchaussé merci... Clin d'oeil de JB

Carole 30/09/2012 21:13



Merci pour ton humour, Jill. C'est vrai, ce sont des baskets !