Le fil

Publié le par Carole

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Comme elle tournait, la petite épeire, mince bobine, dans la toile qu'elle s'employait à bâtir, comme elle tournoyait, fuseau gracile. Et le fil né de rien, jailli du seul vertige de son corps minuscule, se tirait, se tendait, se nouait, et dessinait sa trame, et devenait une toile, vaste et belle, et désormais si nécessaire, sur le vide qu'elle emplissait de toute sa structure délicate.
Je l'ai regardée un moment, fascinée.
 
Car l'araignée est semblable à l'artiste qui arrache à sa seule existence la matière de son oeuvre, et, tournant sans fin sur lui-même, tirant sur le fil de son être, construit son univers comme une toile, en un magnifique et absurde équilibre, que seule la conviction vertigineuse de son effort soutient au-dessus du néant.
Et dans la toile viendra se prendre, comme un insecte assoiffé, notre espoir de trouver le sens et la beauté, attiré là par cette ardeur que l'esprit d'un autre a mise à les faire naître de son seul désir, à les cracher de sa seule substance, à les filer comme on file les rêves, pour qu'ils forment enfin un monde, un monde en ordre, un monde parfait, posé comme un grand pont tremblant par-dessus le néant.
 
Araignée, je pensais cela, et tu tournais toujours sur toi-même, folle bobine, incapable de t'arrêter, aussi prisonnière de ce fil que tu tirais de ton être que ceux qui bientôt viendraient s'y prendre.

Publié dans Fables

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N
On tisse tous le fil de sa vie mais comme tu dis, parfois on s'en trouve prisonnier ou prisonnier du fil d'un autre "tisseur"... car nous avions l'illusion que la toile était belle et on s'est
laissé prendre au piége !
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C


C'est qu'on va si loin sur les fils, qu'on les noue si vite aussi pour en faire des filets ou des cordes au cou - sans oublier que la Parque tranchera tout cela.



A
Tu as tout à fait raison, l'immobilité n'est qu'une illusion car la vibration est toujours et c'est la vie. Amicalement.
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C


Depuis Epicure et Lucrèce, on le dit...



S
Quel talent! Ce rapprochement si délicat entre l'araignée et l'être tissant leurs limites sans le savoir. Une toile, c'est l'oeuvre d'une vie et l'artiste et l'araignée maîtrisent leur espace pour
qu'une âme, insecte ou couleur, les regarde et les défie pour un instant non sans péril. Suzâme
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C


Merci pour ce commentaire si beau qui me touche infiniment, Suzâme. A bientôt.



C
Un chef d' oeuvre fragile comme toutes les oeuvres d'art !
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C


AUtre point commun en effet entre l'araignée et l'artiste, elle accepte cette fragilité.



P
On a coutume de dire que les toiles d'araignées sont une véritable dentelle, mais toi tu es allée au coeur de l'activité créatrice, là où l'artiste nait et renait dans l'accomplissement de son art
jusqu'à l'achèvement de son oeuvre offerte aux regards .
Merci Carole pour cette belle lecture, bisou, Plume .
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C


Merci, Plume, tu as bien compris mon projet... peut-être un peu ambitieux !



R
Jolis mots sur un sujet qui répugne de nombreux d'entre nous, et montrent qu'il y a de la beauté même dans les choses les plus repoussantes!
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C


Je suis d'accord, il y a de la beauté partout, et rien n'est "repoussant". Mais cette petite épeire, qu'on appelle d'ailleurs "diadème", est souvent considérée comme belle, tout de même.



C
Bonsoir Carole,
Je suis charmée et très émue par cette artiste araignée et cette sublime métaphore que tu files dans les mailles de ta sensibilité.
Hommage aux tisseuses pour leur ténacité, leur force devant l'adversité et leur créativité!
Et malgré les tourments de l'artiste, naissent des toiles où les rêves se prennent entre ombre et lumière.
Merci pour ce très beau moment.
Excellent week-end, amitiés
Cendrine
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A
L'agitation du monde prit dans la toile de la quête effrénée de l'immobilité...
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C


En fait, à force d'observer cette araignée, je me suis aperçue qu'elle n'était jamais réellement immobile : toujours en mouvement ou à l'affût d'un mouvement, d'une vibration. En plein accord
avec le mouvement incessant du monde, en somme, ce qui est une autre façon de trouver l'équilibre et la paix, non ?



V
C'est vraiment un bonheur de te lire. Ce texte est d'une profondeur qui fait rêver.
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C


Merci Valentine, car voilà un commentaire qui me fait bien plaisir !



H
J'aime beaucoup l'idée que l'araignée crée sur le vide afin de nous démontrer combien il est plein.

Hélène*
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C


Il est plein, mais de ce qu'elle crée - sur le vide ! C'est la magie de la création, toujours renouvelée - comme la toile de l'épeire, qui, paraît-il, est recommencée chaque matin.



M
Une superbe métaphore, l'acte de création vu du point de vue de l'artiste et de celui de l'observateur!
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C


Merci Mansfield. Il y a beaucoup à apprendre des araignées, je trouve.



N
Hommage à l'araignée qui inlassablement tisse ses mots, et nous sommes délicieusement pris dans sa toile.
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C


Merci Nounedeb, et... araignée toi-même !!



Z
magnifique.
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J
L'accouchement de l'artiste à son oeuvre est parfois douloureux, d'autres fois, plus aisé mais elle reste toujours
l'enfant aimé dont on suivra l'évolution.Quel sera le regard des autres, comprendront-ils, l'aimeront-ils ? L'araignée ne serait-elle pas plus sereine ? Amitié. Joëlle
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C


La nature agit en elle, et nous, artistes ou non, nous nous imposons à la nature. C'est pourquoi nous vivons dans l'angoisse, non ?



M
Quelle perfection technique!!
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C


L'épeire dite "diadème" est un petit miracle de la nature...



G
épeire rien pour attendre
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C


Et elle nous file un petit sourire... merci, Gérard.



J
Bonsoir Carole... Araignée l'artiste, ma foi bien un peu, il attend aussi le client si je puis dire qui se laissera prendre à sa "toile"... j'aime le parallèle, bonne nuit.... JB
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C


Et il crée des mondes à partir de ses seules forces... sans filet pour rattraper ses chutes !