Le Belem

Publié le par Carole

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    J'ai été surprise, hier soir, alors que je rentrais, à la nuit tombante, par le quai de la Fosse, d'y rencontrer le Belem.
    Je ne savais pas qu'il était revenu à Nantes.
   Face au port délaissé transformé en musée, avec ses grues Titan figées et ses anneaux lumineux immobiles, il dressait haut ses trois beaux mâts tremblants, comme des troncs vivants dans la forêt du temps.
    La Loire s'en allait de nouveau vers la mer, toute chargée d'appels et de voiles, l'île Mabon depuis longtemps noyée s'endormait comme avant parmi ses haies plantées d'oiseaux, et, sur les hauts cordages des navires descendant le flot, on avait retendu la toile grise des vieux jours disparus.
   J'ai laissé l'ombre du Belem glisser vers moi qui me tenais sur le quai du tramway, dans le vacarme des automobiles - j'ai entendu, distinctement, le cri aigu de la vigie et le lent grincement du gouvernail dans le claquement des voiles et le tintement des mâts.
 
    Il erre de port en port, ce Belem, comme un vaisseau-fantôme, tout autour de la terre, mais partout où il passe on l'attend, et, partout, c'est bien vivant qu'il entre, reprenant aussitôt dans les ports évanouis, bétonnés, transformés, la place qui n'a jamais cessé d'être la sienne.
 
    D'où vient que le gréement des antiques vaisseaux soit encore si haut dressé dans nos vies de modernes qui n'allons plus au loin qu'en avion ?
   D'où vient qu'en nous tant de vies disparues que nous n'avons jamais connues se pressent encore, que nous continuions à voir le monde avec les yeux des marins naufragés, des soldats morts, des chasseurs affamés, des paysans épuisés, des maçons oubliés d'une histoire révolue ? 
    D'où vient qu'être au monde, ce soit être dans tant de mondes qu'on ne peut vivre qu'errant, glissant d'un port à un autre, une vieille malle à la main, cherchant sa route sur des cartes jaunies semées d'îles englouties ?

Publié dans Nantes

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R
Je crois que la vue de ce type d'embarcation réveille en nous - je fais ici nettement référence au petit garçon que j'étais ; pour les filles, je ne sais pas -, le souvenir de ces histoires de<br /> pirates qui ont traversé nos lectures d'enfants.<br /> Ce ne me semble pas un hasard si l'un ou l'autre film, style "Pirates des Caraïbes", a tant de succès.<br /> Mérité ou non ...
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C
<br /> <br /> Pirates, explorateurs, ces bateaux réveillent en nous tant de souvenirs - qui ne sont pas les nôtres. C'est ce que je voulais dire.<br /> <br /> <br /> <br />
E
Quel beau texte , tes mots glissent sur la feuille comme le bateau sur l'eau , avec autant de douceur. Aurons nous un jour la réponse à tes réflexions?<br /> Douce soirée, bises Carole
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C
<br /> <br /> Merci, Erato. Les réponses ne sont pas toujours nécessaires.<br /> <br /> <br /> <br />
M
Une belle évocation de l'aventure et du mystère, de nos besoins de fuir le quotidien en recherchant dans le passé, matière à supporter demain....
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C
<br /> <br /> "Fuir, là-bas fuir !" (Mallarmé," Brise marine")<br /> <br /> <br /> <br />
C
ce vaisseau est magnifique et on a eu l'occase de le voir plusieurs fois à Lorient
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C
<br /> <br /> Je croyais d'ailleurs qu'il se trouvait encore à Lorient. Apparemment il est venu à Nantes plus tôt que prévu.<br /> <br /> <br /> <br />
J
Quand nous serons fantômes, nous voyagerons avec lui et, il saura je crois répondre à nos questions. C'est un beau texte Carole et une belle réflexion.<br /> Jonas
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C
<br /> <br /> Merci, Jonas. Nous nous faison fantômes, je crois, dès que nous le voyons au port.<br /> <br /> <br /> <br />
E
et d'où vient que les petits enfants high tech ont toujours peur du loup ? l'inconscient collectif plonge dans la nuit de notre histoire
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C
<br /> <br /> Exactement. Il y a un dessin de Sempé qui montre bien cela.<br /> <br /> <br /> <br />
H
Ta signature dans les phrases et ses tournures, ta façon de lisser chaque plume aux ailes de tes textes-oiseaux afin qu'ils s'envolent, on de sit :¨C'est du Carole!¨ et c'est beau.<br /> <br /> Hélène*
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C
<br /> <br /> Merci, Hélène, ton commentaire me fait plaisir, je me sentais justement découragée.<br /> <br /> <br /> <br />
J
Bonsoir Carole... Il me fait penser au Mercator dans le port d'Ostende, mais lui ne navigue plus ! Une rencontre inattendue et te voilà emportée à l'encre des mots... Bonne nuit...
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C
<br /> <br /> Le Mercator ? Un navire de commerce alors, celui-là ! Dommage qu'il soit consigné au port. Le Belem est l'un des rares trois-mâts à naviguer encore.<br /> <br /> <br /> <br />
A
Quelle plume !
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C
<br /> <br /> Ton commentaire est laconique, mais il me touche infiniment, Armide.<br /> <br /> <br /> <br />