La triste histoire des rois

Publié le par Carole

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 "O, that I were a mockery king of snow,
Standing before the sun of Bolingbroke,
To melt myself away in water-drops !"
"Oh ! que ne suis-je un dérisoire roi de neige, exposé au soleil de Bolingbroke, pour me fondre tout en eau"
(Shakespeare, Richard II)
 
 
    On restaure en ce moment à Nantes la statue de Louis XVI - cet étrange "stylite" -, et notre vieux Louis XVI, blanchi et remis à neuf, a tout à fait l'air maintenant, au sommet de son échafaudage, de vouloir s'envoler en fusée pour l'autre monde.
    En le voyant hier soir s'élancer dans l'air brumeux d'une journée de pluie, vers un rayon léger du soleil qui passait, puis retomber dans l'ombre, lourdement, sans avoir pu s'arracher à son piédestal démesuré, j'ai repensé à la triste histoire des rois...
   Ne vient-on pas, justement, de retrouver en Angleterre le squelette de Richard III, sans cheval et garé sous un parking, enroulé sur la spirale scoliotique de ses vertèbres de bossu, immobile à jamais dans la coquille de monstre que lui sculpta Shakespeare ?
    Triste est l'histoire de la mort des rois. Triste est l'histoire des rois, parce qu'elle est l'Histoire. Nous autres hommes vivons et mourons comme insectes de neige, comme flocons de brume, vagues lueurs qui flottent et dansent sur la terre, avant de disparaître entièrement dans la nuit. Et l'oubli jette au vent du néant notre poids de péchés et notre lot de tragédies. Mais eux, les rois, appartiennent à l'Histoire, comme les héros de la mythologie et les personnages de la Bible appartiennent au Mythe. Leur vie, que le hasard pourtant façonne autant qu'il façonne la nôtre, s'écrit mot après mot comme un destin pour se lire comme un livre. Et puis, quand ils sont morts, leur existence entière tient, lourde et noire comme le plomb des imprimeurs, sur quelques pages épaisses, sombres ou grisâtres, qu'ils ne peuvent ni réécrire, ni effacer, ni fondre, et qui sont pour toujours leur tombeau.
    Triste est l'histoire des rois dont les hommes se racontent l'histoire.
    Triste est l'histoire de la mort des rois que les hommes n'oublient pas.

Publié dans Nantes

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zadddie 06/02/2013 23:57

encore une fois, magnifique

Cendrine 06/02/2013 23:42

Bonsoir Carole,

Ces rois demeurent malgré les affres du temps. Ils continuent de cristalliser les grands drames de la vie et les moments de liesse populaire car dans le grand tout de l'Histoire et ses
interprétations littéraires baroques et flamboyantes, ils sont bien plus que marbre ou pierre ou poussière au vent...
Même si j'ai l'impression de me répéter quand je te dis que tes textes me font fondre de plaisir, je le dis encore. Ton écriture est magique!
Belle soirée et surtout bon courage, repose toi, tous mes souhaits de bon rétablissement...
Cendrine

Carole 07/02/2013 23:22



Et tes commentaires aussi sont magiques : ils me vont droit au coeur, et apaisent mes doutes (mais ils se réveillent bientôt, malheureusement). Merci, Cendrine.



Valentine :0056: 06/02/2013 22:33

Triste est l'histoire ?... Oui, seul est riche l'instant où, vivants, ils ont respiré et senti l'air ambiant !...

JA 06/02/2013 19:10

merci je ne savais pas qu'il y avait une statue de Louis XVI à Nantes
Je préfère rester anonyme dans l'histoire, car celle-ci est beaucoup déformée et faussée, alors dans le doute......
le portrait de la reine MArie-Antoinete est restée accrochée longtemps sur la façade de la Conciergerie de Paris avec une pub de materiel HIFI !!!!!!!
A bientôt
JA

Mamilouve 06/02/2013 17:29

Vaut-il mieux être jugé pour l'éternité sur des bases peu fiables pour avoir été l'un des "grands" de ce monde ou totalement méconnu, inconnu, ignoré comme la plupart de nos ancêtres ? Etre ou ne
pas être, n'était-ce pas la question ?

Carole 06/02/2013 18:49



Toutes les questions sont dans Shakespeare... et les réponses aussi !



Nounedeb 06/02/2013 16:19

La découverte des ossements de Richard III le fait passer du mythe à l'homme. Je me demande ce qu'il adviendra de la statue de Louis XVI quand on enlèvera l' échafaudage: s'écroulera-t-il? sa tête
roulera-t-elle encore une fois?

Carole 06/02/2013 16:33



ta question me plaît beaucoup, Nounedeb... je n'exclus pas que sa tête roule sur le sable de la place... J'ai déjà parlé ailleurs de cette statue : on installe la grande roue derrière elle deux
fois par an, tout un symbole...



Mansfield 06/02/2013 11:59

Une très juste réflexion sur les rois, l'histoire et l'histoire de leur mort qui nous permet de nous ancrer dans le temps et dans l'espace, nous qui sommes sans cesse à la recherche de notre
identité.

emma 06/02/2013 09:16

"Disons la triste histoire de la mort des rois : les uns déposés, d'autres tués à la guerre, d'autres égorgés en dormant, tous assassinés". (Shakespeare, Richard III).
et cela fait du beau théatre et des films en costume, et ils ne peuvent rien rectifier. Et vint Fernand Braudel qui dit le reste du monde.

Carole 06/02/2013 19:24



Merci de citer en commentaire les vers de que je reprends - en les transposant un peu. Mais je précise qu'il s'agit de Richard II ( acte III, scène II), non pour jouer les pédantes, mais
parce que la citation liminaire de mon article est à dessein extraite de Richard II - à Richard III, j'ai seulement emprunté le fameux "cheval" Je voulais faire jouer en écho
les deux pièces - et les deux rois -, Richard II et Richard III. C'était un "projet shakespearien", ce texte sur Louis XVI "de Nantes"...



jill bill 06/02/2013 08:52

Voui vu l'info hier à la télé côté Roi retouvé en os sous un parking ! Roi ou insecte la mort pour tous... je préfère être un petit tout de même... merci Carole !

almanitoo 06/02/2013 08:25

Triste est l'histoire des rois, mais ce sont eux aussi qui bien souvent ont rendu l'Histoire triste!

Carole 06/02/2013 16:40



Certes, ils sont plus à même que les citoyens ordinaires d'accomplir des crimes (ou des bienfaits, éventuellement) d'ampleur, mais je ne cherchais pas à accuser, juste à remarquer que pour eux,
il n'y a jamais "prescription". Comment parvient-on à vivre et à agir en sachant que tout sera "écrit", et pour des siècles ?



Richard LEJEUNE 06/02/2013 08:17

Au-delà du texte qui, comme toujours ici, nous interpelle de si belle manière, j'épinglerai une phrase, Carole, avec laquelle vous me permettrez de ne point être d'accord, pas par conviction
personnelle ou l'éventuel plaisir de vous contredire, mais simplement parce que l'historiographie qui s'est écrite en France au XXème siècle prouve exactement le contraire.


Vous avancez l'idée que l'histoire des rois EST l'Histoire.
Avant, bien avant, oui, dans les vieux manuels d'Ernest Lavisse, par exemple ; mais plus que depuis ce qu'il est convenu d'appeler l' "École des Annales" et son lot d'historiens de grand renom et
de grand talent : Lucien Febvre, March Bloch, Fernand Braudel, pour ne citer que les "pères fondateurs" ont, dès la fin des années '20, révolutionné les études historiques pour mettre la vie des
rois entre parenthèses et plébisciter l'économique et le social, c'est-à-dire la vie du petit peuple, notre vie à tous en réalité, qui se fait et se défait bien éloignée de celle des monarques.

De sorte que ces hommes qui vivent et meurent "comme insectes de neige, comme flocons de brume" - superbes images, comme à l'accoutumée chez vous -, FONT l'Histoire, SONT l'Histoire ...

Il suffit de parcourir les rayons des librairies pour s'en convaincre : car même si subsistent les sempiternelles biographies de grands personnages historiques, elles sont maintenant heureusement
frappées au coin de la recherche bien plus édifiante sur les conditions de vie du petit peuple qui oeuvra sous leurs règnes.

Carole 06/02/2013 16:37



Attention, Richard, j'ai pris soin d'écrire l'Histoire, avec une majuscule que j'appellerais "de solennité", pour prévenir votre objection justement.
Je ne me demandais pas du tout dans cet article qui fait l'histoire (sans doute à la fois les "rois" et tous les autres), mais qui reste dans l'Histoire, et cette fois, pas de doute, ce sont les
"rois" (au sens shakespearien et baroque), et rester dans l'Histoire, à l'état de légende, noire, grise ou blanche, en fait, c'est terrible, si on y réfléchit... Mieux vaut être un homme "de
neige"... En fait, mon propos était surtout shakespearien, j'ai cité plusieurs pièces dans l'article... de façon explicite ou moins explicite...



jamadrou 06/02/2013 08:15

Carole, encore une fois, ton texte et ta façon de raconter l’Histoire m’ont séduite et, à ma façon, je te raconte une petite histoire.
Dans mon site, pour toi, tu trouveras l'histoire.
Toujours bien du plaisir à te lire...

Anne-Marie 06/02/2013 08:12

Il est vrai que l'Histoire fixe à jamais la personnalité de ces grands personnages d'Etat et qu'il faut gratter ce "vernis" pour trouver leurs vrais vies, et imaginer leurs tragédies, leurs doutes,
leurs espoirs. Je pense particulièrement au destin tragique de Marie-Antoinette en écrivant ces lignes...

Carole 06/02/2013 19:04



C'est qu'elle voulait être "femme" - mais elle était "reine", et ne devait pas l'oublier : on revient bien à ma "triste histoire des rois". 



Hélène Carle 06/02/2013 01:11

Dans la petite histoire de nos vies, c'est aussi un peu une tragédie. Qui peut dire ce que renfermait vraiment le coeur de sa mère? Les souvenirs déguisent une grande partie de l'intime vérité.

Hélène*