La salle d'attente

Publié le par Carole

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    Dans la salle d'attente si étroite et si tiède, le malade s'ennuie. C'est long d'attendre ainsi.
   Par la porte bien close du cabinet tout proche passent des voix confuses, l'une hésitante et molle, l'autre assurée et forte. On prend les choses en main, là-dedans, au moins. Les voix parlent sans hâte derrière la porte close, cela fait un bruit doux qui le berce.
    Le malade s'ennuie, c'est bon d'attendre ainsi.
    Le soleil du balcon danse au rideau qui mousse, le vieux tapis à fleurs est sous les pieds qui battent la mesure des secondes un grand pré piétiné. Et le fauteuil canné aux longs bras dépaillés s'étire comme un baigneur. 
   Des casiers de métal, tassés contre le mur, remplis de fiches en ordre alphabétique, forment une paroi d'écorce brune et blanche, que le soleil joueur s'en vient escalader. Il y a là rangés des milliers de malades et de maladies... rien n'est plus commun que la maladie, pourquoi se croire unique ? se dit le malade placide.
    Le soleil ne semble pas se lasser de danser, le vieux fauteuil s'étire à l'été revenu. Le malade se sent vraiment tout à fait calme.
  Sur la petite table, des magazines anciens forment des taupinières fripées, colorées et bavardes... Le malade partage le clair bonheur d'Eva et les soucis de Charles, la noble nostalgie des empereurs déchus...  Oui... le miracle existe... on a des raisons d'y croire... puisque c'est reparti avec Eduardo... 
    Le malade est si bien maintenant... il est heureux de s'ennuyer. Il y a si longtemps que son corps douloureux ne l'a pas laissé s'ennuyer doucement. Le temps s'étire au grand soleil, le malade a le temps d'attendre, il a tout le temps devant lui... autrefois il aurait dit qu'il avait du temps à tuer... mais c'est une expression qu'il évite désormais.
    Le malade est si bien. Il sursaute et se trouble quand enfin on l'appelle. Le voilà trébuchant dans le cabinet sombre, nu comme un mort au jugement dernier, sous le regard qui sait. Et tout, à ce moment, a l'air d'aller trop vite. Un vertige le prend. Mais la voix grave et assurée prononce le verdict et lui donne les ordres, dicte les prescriptions. Non, rien ne presse en fait, puisqu'il y a encore tant d'autres rendez-vous à prendre, tant de confrères à consulter, tant de fiches à remplir, tout un avenir balisé qu'on lui trace, de clinique en laboratoire, de laboratoire en hôpital.
    Quand il sort, le malade hésite un peu sur le seuil, il jette un coup d'oeil sur la salle d'attente bien remplie maintenant, d'autres malades s'ennuient là à sa place, feuilletant les journaux, suivant des yeux le rayon de soleil étourdi pendu comme un vieux chat au rideau fatigué, traçant du bout du pied les fleurs manquantes sur la prairie du tapis râpé, consultant vaguement leur montre ou leur téléphone, des gens qui ont le temps, eux aussi...
    Il marche dans la rue, avec ses ordonnances, ses radios, ses analyses et ses mesures. Il est tard maintenant... c'était si long, c'est vrai, tout à l'heure, c'était si long, quand il s'ennuyait tant, dans la salle d'attente... Le malade repense à ce qu'on lui a dit, des mots précis, des mots savants, des mots déjà dits à tant d'autres... des mots bien durs tout de même, en y réfléchissant. Mais sur la liasse de prescriptions tout est clairement noté, tout est prévu et ordonné, on va le prendre en main, pourquoi donc s'inquiéter... ?
    Il fait froid dans la ville, que de nuages amassés soudain... c'était l'été pourtant, là-haut, il n'y a qu'un instant... Le malade se retourne pour jeter un coup d'oeil à la fenêtre claire, au-dessus du balcon fleuri où le soleil jouait comme un vieux chat. Comment la retrouver ? Plus rien ne la distingue, sur la façade morne de cet immeuble gris qui le regarde sans le voir, de tous ses yeux aveugles, indifférents.
   Ce n'est qu'une fois passé le carrefour si sombre que le malade comprend : l'attente, la longue attente, c'est maintenant qu'elle vient de commencer...

Publié dans Fables

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F
et quand le médecin prescrit des analyses, des rendez-vous on souhaite tjs être plus vieux
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Z
En lisant mieux, je m'aperçois que le texte date... de 2013...
?
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C
Oui, je suis retournée chez le même spécialiste. Et... c'était pire. Je me suis souvenue de ce texte que j'avais écrit en 2013. Mais je ne vais pas pleurer, ça ne sert à rien.
Z
comme d'autres, je me suis vaguement inquiétée pour toi en lisant....et j'ai trouvé ma réponse....
Je souhaite que le soleil revienne..
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M
C'est pourquoi il va consulter son pharmacien qui le rassure un peu car derrière son comptoir, il est plus proche, plus rassurant que le prescripteur pressé. Et l'attente ainsi paraît un tout petit peu moins longue..
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C
Tu le sais, toi !
L
Ce texte est tellement vrai qu'il me fait mal. Le malade. Lui seul compte, même si tu lui donnes l'ennui pour compagnon, puis l'attente qui le rassure, puis sans qu'il le dise, l'inquiétude latente, puis "nu comme un mort au jugement dernier"...rien ne presse, en fait, il y a encore tant d'autres rendez-vous, de prescriptions. Mais il sait bien que le guette un autre rendez-vous, le dernier rendez-vous. Et moi, cela me fait mal, chère Carole, tant c'est réel...
Et je demande tout doucement: "Tu vas bien?"...


Lorraine
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C
Merci Lorraine. Non, ça ne va pas bien. Mais je fais face.
L
une atmosphère pesante à travers tout ce texte mais aussi un certain détachement
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C
Acceptation ?
C
Un no man's land entre santé et maladie, un lieu suspendu entre l'extérieur et l'intérieur de soi-même. Un lieu souvent négligé, avec des magazines froissé et sales, et des gens recroquevillés sur eux-mêmes... Les médecins devraient davantage porter de l'attention à cette antichambre. J'espère que vous allez bien.
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R
Existent aussi de ces salles d'attente dans lesquelles il y a toujours bien l'un ou l'autre qui se croit obligé d'adresser haut et fort la parole à son voisin de chaise même si, ostensiblement, ce dernier essaie de s'imprégner de ce qu'il lit dans l'ouvrage intéressant qu'il a pris soin d'amener.
De toute manière, pour quelque raison que ce soit, une salle d'attente reste un lieu extrêmement désagréable à fréquenter ...
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Q
L'attente, la grande attente...
Qu'ajouter à l'émotion ressentie ?
J'espère que tout va bien pour toi.
Passe une douce journée.
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J
Comme si on y était, ce n'est pas mon rendez-vous préféré mais quand faut y aller....
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A
"Tous ces yeux aveugles, indifférents"...et on se sent terriblement seul.
Ton récit est bouleversant de réalisme, nous avons tous connu cette salle d'attente, à la limite d'un monde qui va peut-être chavirer.
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C
Très fort et très fin. Que c'est bien écrit! - Mais j'espère que pour toi tout va bien! Porte-toi bien Carole.
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C


C'était malheureusement assez autobiographique... Merci, Cardamone.



V
Un texte magnifique, Carole... On reste subjugué.
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A
Attendre et basculer dans un autre monde, peut-être...
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E
Une belle observation de cette scène de comédie humaine qu'est la salle d'attente . J'aime la progression des étapes dans le ressenti du patient puis la conclusion qui rejoint le début.
Belle soirée Carole
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N
En sensible empathie avec et la salle d'attente, et le malade...
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C


Chacun passe par "la salle d 'attente", un jour ou l'autre. 



M
Texte ô combien terrible, ô combien juste. J'ai récemment écrit un texte bien moins littéraire, bien plus "journalistique" sur ce thème
(http://mamilouve.canalblog.com/archives/2013/01/25/26244149.html) et je te rejoins dans ce ressenti de l'attente et de la solitude, tout en espérant du fond du coeur que tu n'es pas ce patient
pour qui tombe le terrible verdict. En tout cas, bravo !
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C
Merci Mamilouve, mais tu sais, j'ai déjà repris courage. C'est un problème que j'ai depuis l'enfance. Une forme de fatalité. Mais en re-publiant ce texte, je pensais à tous les autres malades chroniques, il y en a tant, et souvent mortellement touchés - ce qui n'est pas mon cas. Ces séances médicales de "contrôle" sont vraiment des moments effroyables, et d'autant plus dans cet environnement savant et feutré où on vous annonce doctement... des horreurs.
M
Mon coeur se serre. J'imagine, chère Carole, que si tu re-publies ce texte ces jours-ci, c'est qu'il reste d'une actualité brûlante pour toi. Tes commentaires le confirment. Je voudrais être magicienne (Dieu ?), pour d'un coup de baguette magique effacer de ce monde toutes ses souffrances. Hélas ! Comment te faire comprendre, de si loin, que je suis de tout coeur avec toi.
C


Je t'ai répondu sur ton blog.



E
c'est trop pessimiste, Carole : dans la salle d'attente il y a encore présomption d'innocence, il s'agit de PATIENT, pas encore de MALADE, même si "la santé est un état précaire qui n'augure rien
de bon"
probablement y a t il une étude psycho socio à faire de l'endroit et son officiant, d'après les journaux proposés - toujours des vieux trucs, et sans doute reflétant la culture du praticien ou de
son épouse, en plus des revues qu'on lui adresse gratos - cependant j'ai un faible pour ceux du salon de coiffure qui actualisent périodiquement ma culture sur les amours volatiles du poulailler
people, ainsi que les scandales des bimbos en perdition...
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C


Non, je voulais bien parler du malade, c'est pour lui seul que la salle d'attente déploie "ses richesses", pour les autres, il n'y a que "temps perdu". 


En ce qui concerne le salon de coiffure, une autre étude serait à faire, il y a là beaucoup à dire...



L
La vie n'est qu'une perpétuelle attente, finalement. Nous en prenons conscience lorsque l'échéance nous rappelle à l'ordre. Magnifique ton texte, Carole, comme d'habitude.
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M
Bien ressenti ces moments d'attente.. Avant lorsque l'on ne savait pas.. c'était presque mieux !
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A
Ces temps-ci, j'ai beaucoup fréquenté ces lieux. Comme Jamadrou, j'ai rêvé d'écrire un texte là-dessus...Tu l'as fait avec ton talent habituel...Peut-être me livrerai-je un de ces jours à la
description de cette endroit particulier!
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N
Beau texte et je dois dire bien d'écris..
Bonne semaine, bizz
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J
Bonsoir Carole, que rajouter aux autres commentaires, quand la maladue plus hardue vous gagne c'est tout à fait ça, les salles d'attente de ça et là et leur attente et leurs magazines... merci !
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J
un jour j'ai rêvé de raconter "une salle d'attente"
carole l'a fait à merveille
un jour j'ai rêvé d'être passeur d'émotion
carole le fait à merveille
un jour j'ai rêvé d'écrire pour être lue
carole l'a fait et ses lecteurs en redemandent
un jour j'ai rêvé ma vie
et j'ai donné mon avis.
Bravo Carole.
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H
Je réfléchis souvent sur ces espaces délimités faits pour attendre. Tandis que passé la porte tout se presse. Étrange.
Tu as trouvé les mots si justes pour décrire les sentiments flottant dans ces endroits.

Hélène*
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