Portes de craie

Publié le par Carole

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L'échafaudage était habillé d'une vaste tente, sur laquelle on avait redessiné le bâtiment comme un décor de théâtre. 
A peine si l'on distinguait encore la poignée luisante, et la forte serrure, de la porte de bois qui menait, derrière la fragile muraille de toile, aux coulisses du chantier, peuplées de poutres, de passerelles métalliques et de rudes ouvriers à l'ouvrage. 
On recouvre ainsi désormais de grands voiles baroques les bâtiments en travaux des beaux quartiers, pour cacher l'effort si méprisé des travailleurs de l'ombre. Mais la porte... la porte qui toujours mènera de l'apparence à son envers, il faut bien qu'elle s'ouvre quand même quelque part, même à peine, n'est-ce pas ?
 
Cette porte de bois plantée dans son dessin m'a rappelé un conte inverse - exactement inverse -, lu autrefois dans un vieux livre que j'avais emprunté à la bibliothèque de mon école-,  l'un des premiers que j'aie lu, à moins que je ne l'aie rêvé.
Il y était question d'un bonhomme qu'on avait dessiné à la craie. Il prenait vie dans le dessin qui l'avait jeté sur le papier, puis il s'emparait à son tour de la craie oubliée par le dessinateur. Muni de cette craie, il s'avançait hardiment dans le monde qu'on appelle réel. Et, chaque fois qu'il rencontrait un mur, avec sa craie, tout simplement, il ouvrait une porte dans ce mur. Il s'en allait ainsi, de mur en mur, ouvrant toujours des portes que son avancée refermait, traversant sans fin les rudes parois de ce monde et sans fin se heurtant de nouveau à elles.
Il m'est aujourd'hui impossible de me souvenir de la façon dont finissait l'histoire. Peut-être à la fin le bonhomme de craie se fracassait-il sur un dernier mur, ultime rempart du réel venant à bout du rêve ? Je ne sais pas. Je ne me souviens que de ces portes de craie s'ouvrant sur les murs sombres, et qui se refermaient derrière lui, l'obligeant à ouvrir encore, dans les murailles qui s'épaississaient, des portes toujours nouvelles et toujours plus fragiles.
Le livre me fascinait, je le lisais et le relisais, essayant d'en approfondir le mystère, dessinant moi-même à la craie, sur tous les murs qui se heurtaient à mon élan, des portes étroites et bancales qui refusaient de s'ouvrir. Et je réessayais toujours, incapable de me résigner, brisant ma craie sans force sur ma petite ardoise d'écolière maladroite.
J'avais dû le deviner, que le bonhomme à la craie était une métaphore de l'artiste, ce travailleur maudit, condamné à dessiner et redessiner sans fin les portes d'illusion qui pourraient mener de l'autre côté des murailles, tandis que derrière lui les remparts se referment, inexorablement indifférents à son effort.
 
place vendôme travaux.psd

 

Publié dans Enfance

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Gérard 29/10/2014 19:12

j'espère que la porte va s'ouvrir ..tout comme les fenêtres de ton ordi faiblissant.

dalva 27/10/2014 21:53

Cette photo aussi est fascinante, encore plus à la lumière de ce texte. Les portes... c'est un très beau sujet.

Martine 27/10/2014 05:15

Bonjour Carole,

Cette porte permet-elle d'entrer dans un tableau de Paul Klee? ;)
Pensées passe-muraille....
Tes mots peuvent nous emmener loin...
Quelle imagination!
Merci Carole
;)

michèle 26/10/2014 16:15

PS Profite bien de la rémission de ton ordinateur pour sauvegarder ce qui ne l'est peut être pas.

Carole 26/10/2014 18:17



J'ai essayé mais plus moyen... Quinze jours de données perdues, car je sauvegardais à peu près une fois par mois... pas assez ! Je communique par l'intermédiaire d'un vieux netbook qui marche,
mais très lentement.



michèle 26/10/2014 16:14

A moi aussi l'histoire que tu évoques me fait penser à la Linea et aux trompe-l'oeil qui fleurissent sur les murs des villes.
Sur quoi la dernière porte s'ouvre-t-elle? Ca me plairait que ce soit resté mystérieux ou que ça ne cesse de s'ouvrir. C'est bien le mystère. Il me semble que les artiste ont une vertu moins
salvatrice que d'expression. un peu moins

Carole 29/10/2014 00:59



Je trouve très juste ce rapprochement avec les trompe-l'oeil muraux qui ouvrent les murs à des espaces imaginaires - mais fixes, tandis que dans mon livre le décor ne cessait de s'ouvrir.



Aloysia 26/10/2014 16:10

Encore une bien belle histoire, chère Carole ! Qui me rappelle un peu celle du "Passe-Muraille" de Marcel Aymé.

Mamilouve 26/10/2014 15:18

Trompe-l'oeil et faux semblants jalonnent nos vies. Pousser les portes pour voir au-delà des apparences, n'est-ce pas être humain, tout simplement ?

FAN 26/10/2014 11:11

Si le disque dur est atteint, obligé de le changer (100euros)!! J'aime beaucoup la photo où le sens interdit est retiré grâce un artiste libre!! BISOUS FAN

Carole 26/10/2014 18:14



Et j'aime beaucoup ton analyse de ce panneau "libéré", Fan. Quant à l'ordinateur, c'est tout à fait fini. J'ai récupéré un vieux netbook très lent qui me dépanne pour l'instant. Je vais à son
rythme, tout doucement...



Michèle F. 26/10/2014 08:40

N'est-ce pas là l'intérêt de la vie? Dessiner ou chercher à ouvrir des portes dans les murs? Je ne vois pas de plus belle destinée. L'artiste n'est pas maudit, sa passion le brûle et le soutient à
la fois.

zadddie 26/10/2014 00:09

Allégorie de notre vie? "Créés", "dessinés" par on ne sait qui...obligés de se dessiner des portes..

Carole 26/10/2014 10:40



Exactement. Merci, Zadddie.



Anne 25/10/2014 20:55

Tout était dessiné, il "suffisait" d'ouvrir la porte... Je ne crois pas que le petit homme se soit heurté à un mur mais plutôt à de multiples portes, coeurs à ouvrir. Amitiés

almanito 25/10/2014 17:58

Qui mieux qu'un artiste pour inlassablement ouvrir les portes et s'emparer à bras le corps de tous les interdits?
Ravie de ton retour, Carole, pour toi comme pour nous.

Carole 25/10/2014 21:52



Retour peut-être provisoire, mon ordinateur remarche un peu, mais se bloque sans arrêt malgré une restauration "état d'usine". Je pense que le disque dur est atteint.



jamadrou 25/10/2014 17:36

l'artiste n'est peut être là que pour dessiner des portes, l'oeuvre faite il espère que le spectateur ouvrira une des portes et trouvera derrière ce qu'il était venu chercher, ce qu'il espérait, ce
qu'il voulait trouver.
La porte est la bonne question la réponse est devant nous.

jill bill 25/10/2014 16:35

En te lisant je revois la Linea, personnage animé de Osvaldo Cavandoli, 1971 en Italie, 1977 en France.... ;-) merci Carole

flipperine 25/10/2014 16:33

dans la vie on se heure à bien des murs et il faut changer de chemins
excuse si le commentaire est en double mais je pense que le 1er est mal parti

flipperine 25/10/2014 16:32

je voulais dire chemins

flipperine 25/10/2014 16:31

et dans la vie on se heurte à bien des murs et il faut changer de chanmins