La petite librairie

Publié le par Carole

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En rangeant ma bibliothèque, j'ai retrouvé tout à l'heure ce mince volume... la couverture était un peu cornée, la tranche bien passée, et le papier s'acidifiait,
 
mais tout était intact et je l'ai aussitôt revue...
...la petite librairie...
C'était à Vendôme, dans le faubourg Chartrain, une toute petite boutique pauvre. Dans la vitrine on apercevait quelques volumes jaunissants. Derrière, dans des profondeurs d'océan, flottaient des rayonnages parcimonieusement chargés de quelques livres de poche. 
Moi, j'attendais chaque soir le car qui devait me ramener au village, luttant contre le froid et l'ennui en arpentant les rues. Chaque soir je tombais en arrêt devant la petite librairie. Chaque soir j'imaginais ce que ce serait d'entrer, de choisir parmi tous ces volumes inconnus, de sortir de l'argent de mon petit porte-monnaie, et d'emporter un livre. Mais entrer ? Moi ? Comment aurais-je pu ?
J'étais en sixième, et si timide, jamais je n'étais entrée seule dans une librairie. 
Un soir... il pleuvait, j'errais sans parapluie, glacée, dans le faubourg obscur. La boutique était éclairée. Il m'a semblé que derrière la vitrine quelqu'un me faisait signe. J'ai pris mon élan, et, surmontant ma peur, j'ai poussé la porte.
Il y a eu ce tintement grêle de la clochette, ce regard rapidement approbateur de l'homme qui veillait derrière le comptoir. Et les livres, qui murmuraient déjà, chaleureux, empressés. J'avais cinq francs dans mon cartable. Cinq francs seulement, cinq francs exactement, je m'en souviens très bien.
Tous les livres appelaient. Lequel choisir ? Je ne connaissais aucun auteur, aucun titre. J'ai cherché sur les étagères quels ouvrages on pouvait acheter pour cinq francs. Il y en avait très peu, bien sûr. Soudain j'ai vu ce mince volume... La Dame de pique, Pouchkine. La couverture était bien un peu effrayante, mais le prix était bas, et le titre extraordinaire.
J'ai sorti le volume de son rayon, très vite, n'osant pas même le feuilleter, et je l'ai abattu comme une carte sur le comptoir. Je tremblais. Le libraire toujours silencieux a soupesé lentement le livre, comme un juge aurait soupesé mon âme, supputant toutes les possibilités de bonheur qu'il recelait, approuvant silencieusement mon choix d'enfant. 
Je suis revenue ensuite bien des fois dans la petite librairie, économisant tout ce que je pouvais, me privant impitoyablement de carambars et de scoubidous, attendant parfois des semaines pour amasser de quoi emporter les livres les plus épais.
Jamais le libraire ne m'a dit un mot. Toujours il soupesait les livres que je choisissais, approuvant silencieusement, avant d'accepter ma monnaie.
 
J'ai sorti de la bibliothèque le mince volume usé, pour le soupeser à mon tour. Et je l'ai trouvé étrangement lourd. C'est qu'il portait en lui tous les autres, sans doute, tous ceux que je devais accumuler par la suite. La tranche autrefois rouge était désormais presque rose. Une dame de coeur, finalement, cette Dame de pique.  
Et j'ai pensé, presque en pleurant, qu'il devait être mort, ou bien très vieux, aujourd'hui, aussi mort, aussi vieux que les Vieilles de la couverture, le libraire qui m'avait accueillie, un soir d'ombre et de pluie, dans son humble boutique toute éclairée de livres, comme au seuil d'une vie.
 

Publié dans Enfance

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cathycat 03/08/2014 21:48

C'est étonnant que cet homme n'ait pas cherché à échanger davantage avec toi à propos de ces livres. Il devait sourire intérieurement devant ta recherche fébrile du plus beau des plus beaux livres
à cinq francs...
Je suis allée voir ce que raconte ce livre que je n'ai jamais lu. Tous les ingrédients étaient là pour séduire une jeune fille assoiffée d'émotions et d'aventures...

Martine 26/06/2014 07:45

Tu as créé une ambiance extraordinaire autour de cette librairie. Il suffirait d'un rien pour glisser dans le monde d'Harry Potter . Ce libraire, toujours silencieux, soupesant ton choix..
J'aime.
J'adore les livres, depuis toute petite. La plus grande menace, la plus terrible des punitions , c'était de ne pas recevoir un nouveau livre, ou plusieurs suivant les finances familiales, pour
Noël.
Merci Carole

Catheau 13/06/2014 09:35

Je possède aussi ce livre dans ma bibliothèque, tout écorné et passé à l'instar du vôtre. "Les Vieilles", je vais les voir au musée de Lille chaque fois que j'y passe. Merci pour ce texte qui
contribue à parfaire le portrait que nous avons de vous.

Carole 13/06/2014 23:04



Et merci d'aimer vous aussi ce beau livre.



Nounedeb 12/06/2014 17:13

Un bel hommage à ce libraire énigmatique, qui t'a laissé venir aux livres, avec respect.

Carole 13/06/2014 02:57



Je pense qu'il méritait un hommage. J'ai essayé.



flipperine 11/06/2014 23:44

un bon souvenir et un livre qui doit t'être précieux

Anne-Marie 11/06/2014 20:58

Pardonne mon inculture Carole, mais je dois t'avouer que j'ignorais qu'il s'agissait d'un tableau de Goya...

Carole 11/06/2014 22:21



Oh, tu ne peux pas tout savoir et je pense que peu de gens l'auront reconnu, mais, oui, c'est de Goya, "Les Vieilles". 



old nut 11/06/2014 14:55

Une belle note qui célèbre la magie de la lecture et rend hommage à l'un de ses humbles serviteurs

eva 11/06/2014 14:53

C'était le temps béni où l'on économisait pour acheter un livre de poche... Je les ai tous gardés, même si depuis, j'ai pu en avoir de plus beaux (dans la forme et la matière...) Un joli texte
émouvant

Didier 85 11/06/2014 10:37

Tu as vraiment une belle écriture...
Tu m'as fait voyager dans ton monde l'espace d'un instant !

Richard LEJEUNE 11/06/2014 08:37

Que d'émotion dans votre si belle évocation, Carole.

Que de souvenirs, aussi, pour moi qui ai vécu semblable moment fort lorsqu'on n'ose se décider à avancer le pied vers ces "profondeurs d'océan".

Personnellement, c'était à la bibliothèque communale de Verviers, - Province de Liège - ; j'avais à peine 12 ans.

Heureusement, j'eus l'extraordinaire chance de me retrouver devant un personnage haut en couleurs, heureusement plus loquace que "votre" libraire.
Et qui lui fut longtemps mon mentor ...

Pataphysicien de renom, ami personnel de Queneau dont il nous parlait souvent quand, bien plus tard, avec d'autres, nous refaisions le monde, des soirées entières, lui, son épouse et nous, attablés
aux "Blés d'Or", un petit café de la ville ...

Sauf à penser que votre érudition vous a permis de le rencontrer au détour de l'une ou l'autre de vos lectures, permettez-moi de vous convier à le découvrir grâce à ces deux liens :

http://www.babelio.com/auteur/Andre-Blavier/48797


http://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Blavier

Carole 11/06/2014 20:00



Merci beaucoup pour ces liens que je vais explorer.



Nath 11/06/2014 08:34

Un beau refuge que cette librairie riche d'histoires... auxquelles s'ajoute aujourd'hui la tienne...
L'histoire continue...

Anne-Marie 11/06/2014 08:30

Le dessin de la couverture ne t'avait fait peur? Les choix des enfants ne sont décidément pas ceux qu'on imagine...

Carole 11/06/2014 20:10



Si, la couverture me faisait peur. Mais on aime aussi avoir peur, quand on lit. Et puis Goya... tout de même ! à tous égards, j'étais bien tombée, en fait.



almanito 11/06/2014 08:12

Un récit très émouvant, j'imagine très bien la petite fille que tu étais.
Il devait être amusé et étonné, ce vieux libraire, en en soupesant l'importance, de voir une enfant si jeune choisir d'une main tremblante mais cependant sûre les cartes de son destin.

Parisianne 11/06/2014 07:01

Quelle belle évocation de ces lieux pleins de mystères et de tant de richesses.
Bonne journée Carole
Anne

jill bill 11/06/2014 03:57

Un coup de crayon digne de mon Ensor, l'homme qui aimait dessiner le "laid" pour beaucoup... Merci Carole !

Carole 11/06/2014 19:59



Goya, l'un des maîtres d'Ensor (que j'aime, comme toi, même si certains, comme tu le dis, s'offusquent).