La patience du pêcheur

Publié le par Carole

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Sans hâte le pêcheur plongeait et ramenait son filet, le replongeait, le ramenait. Parfois un tout petit poisson brillait au creux des mailles. Le plus souvent il n'y avait rien. Mais la patience du pêcheur semblait aussi vaste que l'océan, et toujours il redescendait et remontait la corde, balançant au-dessus des vagues l'appât noir et déjà corrompu.
Dans le seau de plastique sale, les poissons, lisses et brillants d'abord comme un trait de soleil sur un pli de la mer, s'éteignaient aussitôt.
Penché au-dessus de son reflet, face à l'horizon, le pêcheur replongeait le filet, attendant inlassablement l'instant qui reviendrait, quand un autre poisson, un autre trait infime conquis sur l'infini, scintillerait en vibrant dans l'air tiède.
Il était là, je crois, depuis des heures.
Tant de patience.
Pour l'éclat d'un instant. Pour ce moment de lumière où la mer prenait forme. Où montait soudain dans l'air bleu ce poisson minuscule venu de Là-bas comme un mot étoilé, comme une parole de l'écume, comme un vers cadencé sur les vagues.
Peut-être qu'il en vivait, de cette pêche, peut-être qu'elle suffisait à remplir sa vie. C'est possible, n'est-ce pas, de vivre d'aussi peu comme si on avait tout.
Ses doigts de musicien pinçaient doucement la corde mince, au rythme lent des vagues, jouant sans bruit l'éternelle mélodie des choses et des vies qui attendent muettes, infimes et infinies, dans l'illimité.
 
C'était un homme très ordinaire, même un homme un peu fruste, pauvrement vêtu, et très sale. Il n'avait pour sonder l'océan qu'un filet de plastique, un appât misérable, des mains aux ongles noirs.
Mais ces bijoux qu'il ramenait parfois, ces étincelles allumées par l'eau, que le soleil trempait d'argent....
Et dans le seau terni ce petit tas de poissons pâlissants - comme des mots défaits qu'on aurait posés là.
 
- Recommencer, toujours recommencer, me disait le pêcheur silencieux.

Publié dans Fables

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adamante 10/06/2012 21:21

Ta poésie m'enchante, j'aime beaucoup ce texte. Merci Carole.

Carole 11/06/2012 10:55



Merci, Adamante ! Tes mots me touchent tant.



dvnumerike 08/06/2012 18:19

Carole,

Bravo pour tes écrits qui accompagnent si bien tes prises de vues.

Carole 09/06/2012 23:03



Merci ! A bientôt.



Suzâme 08/06/2012 18:04

Je m'incline devant la patience de ce pêcheur. Il est là, presque docile parce que lui seul sait qu'il se nourrit de peu mais qu'il vient prendre des lueurs. Ta prose m'apprivoise chaque fois. A
bientôt. Suzâme

Carole 09/06/2012 23:02



Capturer des lueurs, c'est d'autant plus nécessaire qu'elles sont vouées à s'éteindre.
Merci, Suzâme. 



Cendrine 08/06/2012 14:11

Bonjour Carole,
Je viens de vivre un très beau voyage poétique au coeur de la réalité...
Le pêcheur et le fruit de sa pêche, transfigurés par ta plume sensible et gracieuse.
Descriptions et sensations sont magnifiques.
Tel le Roi Pêcheur des romans arthuriens, ce pêcheur là est un gardien et un initiateur.
Merci pour ce superbe texte.
Excellent week-end, amitiés.
Cendrine

Carole 09/06/2012 23:02



Merci, Catheau. Le Roi Pêcheur nous conduit vers le Graal, mon petit pêcheur vers la création. Peut-être est-elle aussi un graal.



Nounedeb 08/06/2012 12:55

Cette patience méditative des pêcheurs a quelque chose d'oriental.

Carole 09/06/2012 22:59



C'est une forme de sagesse.



Balladine 08/06/2012 12:43

Ce pêcheur c'est presque le portrait mon cher papa qui n'est plus de ce monde...

Carole 09/06/2012 20:56



Je suis heureuse que mon petit texte ait pu te rappeler ton père, Balladine.



Voilier 08/06/2012 11:54

Oui c'est possible... dans l'illimité...
Bons possibles, aujourd'hui, Carole !

Voilier

Carole 08/06/2012 23:30



Tant de possibles, Voilier, si on a la patience du pêcheur... ou celle du marin !



Catheau 08/06/2012 11:30

Une belle métaphore bleue de l'écriture.

Carole 08/06/2012 22:48



Merci Catheau : métaphore de l'écriture, de l'art, et de tout ce qui demande à l'homme un effort patient que ne récompense que l'instant magique de la création...



Richard LEJEUNE 08/06/2012 08:08

J'apprécie énormément, - je vous l'ai déjà écrit et ce ne sont certes pas vos lecteurs qui me contrediraient -, la poésie de votre prose.

Mais au-delà, c'est évidemment la subtile et "toujours recommencée" réflexion philosophique sur l'Homme, devenu ou en devenir, qui me plaît. Simplement parce qu'elle permet, en filigrane, de tenter
l'esquisse d'une première approche de votre être profond ...

Carole 08/06/2012 22:47



Merci de ce commentaire ! Je ne sais pas si je le mérite...


Il y a en effet un équilibre très délicat à trouver entre le "personnel" et l'"universel".



NanyFran 08/06/2012 06:20

Joli texte, merci pour le partage..
Bon vendredi...

Carole 08/06/2012 22:38



Merci, Nany Fran. Bon week-end à toi aussi.



Hélène Carle 08/06/2012 02:01

Un poisson, et pour un instant on retient l'océan...

Très beau texte Carole.

Hélène*

Carole 08/06/2012 22:37



Il y a peut-être tout l'océan dans chacun de ses poissons.


Merci, Hélène.



Gérard Méry 08/06/2012 00:23

Il ne fera pas fortune mais il est libre

Carole 08/06/2012 22:37



Libre, oui, tu as raison de le souligner.



jill bill 08/06/2012 00:09

Bonsoir Carole... Peut-être qu'il en vivait de cette pêche, peut-être que non, ce que je sais c'est que tu as pris dans tes "filets" d'observatrice un beau spécimen de patience.... Plaisante
lecture comme de coutume,
bonne nuit, jill

Carole 08/06/2012 22:36



Merci, Jill, à bientôt.