La maquette

Publié le par Carole

À monsieur Richard Lejeune

 

    Je ne vous la montrerai pas : elle a depuis si longtemps disparu. Perdue dans on ne sait quel déménagement. Dans cette indifférence inéluctable qui réduit peu à peu à un petit tas de poussière impalpable les bagages des morts.
 
    C'était un petit morceau de bois sculpté que ma grand-mère avait sorti d'un tiroir, histoire de m'amuser, un jour de pluie d'ennui de je ne sais pas quoi faire.
    Au début on ne comprenait pas. Puis on distinguait les murs, les toits, les bornes, le muret des jardins, la porte basse des maisons, la porte haute des étables. Tout un monde ciselé qui dormait dans le bois, et qu'il fallait suivre très lentement, avec sa paume tiède, pour en éveiller le détail tout vivant.
    Mon arrière-grand-père Noël avait réalisé, peu avant de mourir, cette maquette qui représentait sa rue, sa vie, ce qu'il voyait de sa fenêtre. Quand il ne quittait plus la rue où il marchait à petits pas, quand il ne vivait plus sa vie qu'à la fenêtre, quand il ne voyait plus qu'avec ses mains sculptant le bois.
    Je l'ai tenue entre mes mains, je l'ai maniée comme un jouet. Mais je savais bien que c'était autre chose. Tout à fait autre chose. Quelque chose dont je pouvais seulement comprendre que je le comprendrais plus tard. Beaucoup plus tard. 
 
     C'était un petit morceau de bois sculpté. 
    C'était comme ces objets si finement dessinés que les pharaons emportaient avec eux dans leurs pyramides, et qui devaient représenter leur vie pour qu'elle puisse continuer. 
   Et lui, mon arrière-grand-père Noël, était entré dans la mort en nous laissant sa maquette. Comme on laisserait derrière soi son regard.
 

 

Publié dans Enfance

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Catheau 01/03/2015 17:28

Ma grand-mère sculptait à merveille et, par un hasard extraordinaire, nous avons retrouvé les sculptures qu'elle avait réalisées. Une émotion inoubliable. je vous souhaite la même chance.

Carole 01/03/2015 22:40

Je me souhaite aussi cette chance. Tant de choses sont encore possibles.

Therese 26/02/2015 14:21

Une maquette qui revit avec les mots, les angles, les arrondis, les yeux interieurs, l'emotion et la transmission grace a votre ecriture a vous.

Carole 26/02/2015 21:44

Au moins, oui, elle ne s'est pas perdue dans les tiroirs de ma mémoire.

Aude terrienne 26/02/2015 11:55

Oh quel héritage cette maquette, il te faut absolument la retrouver ! Gros bisous.

Carole 26/02/2015 21:38

Je ne désespère pas. Peut-être que quelqu'un de la famille l'a chez lui, après tout. Une bouteille à la mer, mon article, en somme.

Lorraine 25/02/2015 17:48

Le bagage des morts laisse en nous une toute petite empreinte, celle qui les fait vivre encore et encore...grâce à ce bois qu'ils ont modelé, ou ces mots qu'ils ont dit et restent en nous en écho. Puis un jour, à notre tour, nous laissons notre bagage...

Lorraine

Carole 26/02/2015 21:45

... et parfois aussi nous laissons une petite "maquette", comme un regard, une pensée toujours présente.

M'mamzelle Jeanne 25/02/2015 17:22

Souvenir émouvant de cet arrière grand père Noël.. qui habile de ses mains avait su retracer ce que fut sa vie. Combien je regrette de ne pas avoir pris soin de semblables petites reliques !
Merci Carole

Martine 25/02/2015 04:31

Moi, c'est une petite table de nuit que j'ai de mon père. toute petite, toute simple et si pleine de choses impalpables...
Le reste a disparu... tout comme la maquette de ton grand-père. Comme tu dis, c’est plus tard, bien plus tard que l'on comprend.
Toujours très émue par tes mots à la riche sensibilité
Merci Carole

FAN 24/02/2015 18:13

un petit texte nostalgique à la M Proust, c'est Richard qui est ravit en plus! il est certain que les petits objets de nos aïeux vont droits dans une vitrine ou étagère contrairement aux pharaons!! BISOUS FAN

Aloysia 24/02/2015 17:22

Quel joli nom, Noël ! Et quelle belle maquette, qui représenterait sa rue ! C'était un véritable artiste... et c'est le genre de souvenir auquel on tient.

flipperine 24/02/2015 16:07

un souvenir sans valeur marchande mais avec une grande valeur sentimentale

Quichottine 24/02/2015 09:32

Comme toujours, un moment qui émeut, infiniment.
Merci, Carole, pour tout.

Passe une douce journée.

jamadrou 24/02/2015 09:14

j'aime ce texte qui un jour lointain sera aussi petit tas de poussière de toi et de poussière de lui poussière mélangée de souvenirs ciselés, sculptés par le temps et les sentiments.

eva 24/02/2015 08:54

Très beau texte. Plein de toi et de lui... Un trésor perdu, sauf pour toi...

Nounedeb 24/02/2015 08:28

Le bois de la maquette est devenu poussière, après avoir été arbre. Il vit encore, pourtant, par tes mots, qui seront eux aussi poussière. Pulsion de la vie.

Anne-Marie 24/02/2015 07:44

Ecrire c'est aussi laisser une trace de soi. Que restera-t-il de nos écrits, ceux que nous produisons, nous, nous humbles blogueurs, nos écrits immatériels et légers comme un souffle d'air,dans 100
ans?

Richard LEJEUNE 24/02/2015 07:25

C'est triste, en effet, qu'elle se soit perdue, Carole.

Triste parce que "lieu de mémoire" important et de votre jeunesse et de l'environnement de votre arrière-grand-père.
Triste parce que toute "oeuvre" humaine, quelle qu'elle soit, mérite notre attention et notre respect pour ce qu'elle a représenté d'efforts, et surtout pour tout ce qu'elle cèle du moi intime de
l'artiste qui l'a réalisée ...

Sauf à penser qu'elle a été cassée, peut-être qu'un jour, sur une brocante, quelqu'un qui souhaitant se débarrasser d'un jouet devenu inutile pour lui ...

almanito 24/02/2015 06:59

Et ce regard est un peu dans chacun de tes textes. Très émouvant.

jill bill 24/02/2015 00:17

Dommage qu'il ne soit plus, j'ai tjs de mon grand-père menuiser sa crèche datée de 62 qu'il fit pour nous ses petits-enfants... Et oui pas un jouet non plus... merci, jill