La jeune fille et la mort

Publié le par Carole

la jeune fille et la mort (5)
"Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui ?"
(Stéphane Mallarmé)
 
 
Cette photo... je l'ai depuis longtemps... Je l'ai prise au Louvre. Dans une salle de la section des Arts premiers était exposée une statue précolombienne dont la tête était faite d'un crâne humain. Je m'étais trouvée par hasard derrière la vitrine, et j'avais alors remarqué que, sur chaque visiteur qui s'approchait (et ils étaient bien sûr d'autant plus nombreux que la statue paraissait repoussante), le reflet de la vitre posait l'image luisante et grimaçante du crâne - comme un masque qui aurait révélé l'atroce vérité enfouie dans chaque vie. Et cette jeune fille est passée...
Je n'osais pas montrer le cliché... une sorte de crainte superstitieuse et vague me retenait, j'avais l'impression d'entraîner vers la zone inconnue, vers le hangar mortel d'Orfeu negro, peut-être, cette jeune fille au visage brouillé déjà défait par l'épaisseur des deux vitres qui me séparaient d'elle, et qui n'avait eu d'autre tort que de se trouver là, belle, jeune, dans l'affreux reflet... Et puis il y avait cette honte sourde du photographe, paparazzi du quotidien qui sait bien qu'il vole aux autres leur image - ce bien impalpable et si précieux de chaque être, cette construction de chaque jour, l'interface qui permet d'aller parmi les humains tout en se protégeant d'eux, derrière l'écran ou l'armure d'un costume, d'un maquillage, d'une coiffure, d'une expression longuement étudiée. 
 
J'avais donc enfoui depuis longtemps cette photo au plus profond de mes archives.
Mais, quand je l'ai revue, j'ai changé d'avis : cette fille n'est pas de celles à qui l'on peut dérober quoi que ce soit, elle n'est pas non plus une fragile Eurydice, et le reflet de l'autre monde se pose sur elle sans pouvoir peser, dérisoire finalement. Le cliché a beau être trouble, ce qu'on y voit clairement, sans la moindre équivoque, c'est un regard qui observe le crâne sans aucune crainte, tandis que le sourire jauge la camarde avec le mélange d'insolence et de hauteur des jeunes gens souverains.
Un tel regard nous donne leçon. Une leçon bien plus forte, bien plus juste que celle de la statue précolombienne. Une très belle, très humaine, très royale leçon, qu'il importe de retenir.
Ce n'est que le regard d'une jeune fille, bien sûr, infiniment  fragile et qui mourra un jour. Elle ne l'ignore pas. Pourtant elle se sait, vivante, plus forte que la mort qu'elle domine de sa jeunesse et de tout son présent rayonnant. Car elle vit, intensément elle est, elle règne sur le temps.
Et elle a raison. C'est tout à fait certain. Il suffit de la regarder regardant la mort.
 
Toute jeunesse, toute beauté - toute vie pleinement vécue l'emporte à jamais sur la mort.
Justement parce qu'elle ne dure qu'un moment, parce qu'elle doit disparaître et qu'elle le sait.
Parce que, forte de son instant de grâce, habitant tout entier le bel aujourd'hui comme son royaume aussi infini que périssable, elle est.

Publié dans Fables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Lorraine 06/09/2012 10:32

Elle "est". C'est infiniment juste. La jeunesse peut regarder la statue, elle est imprégnée de confiance, de force et d'espoir. Elle sait qu'il n'est pas de limite à ses projets ni à ses amours.
Elle est "jeune".
Ton texte, comme chaque fois, pose question et illumine ceux qui te lisent. Sauf si, comme moi (je suis une très vieille dame),ils savent lucidement que le chemin est court, très court, vers cette
camarde qui attend.Car il est un âge où l'on décompte les années, les mois, les jours...avec ou sans amertume. Et on continue à vivre parce que, te lire, est un bonheur.

Carole 06/09/2012 22:14



Lorraine, ton commentaire me touche infiniment, il me fait réfléchir aussi : il est si difficile de parler de "la camarde".


J'aimerais bien qu'au moins la fin de ta dernière phrase puisse être vraie : donner du bonheur, même si ce n'est que bien peu de chose, à ceux qui me lisent, c'est ce dont je rêve - comme tous
ceux qui écrivent, il me semble, si leur motivation n'est pas la mesquine ambition- ... merci de m'avoir fait rêver, alors.
Avec toute mon amitié, chère Lorraine. 



joelle.colomar.over-blog.com 06/09/2012 10:12

Une phrase me revient: " quand on est jeune, on se sent immortel" dixit une jeune fille de moins de 20 ans. Voilà pourquoi, ils bravent si souvent le destin et meurent au tournant d'une route.
Mais, me dis-je, peut-être ont-ils accompli en 20 ans ce que d'autres mettent 80 ou 90 ans à faire ! Est-ce une consolation ? Amitié. Joëlle

Carole 06/09/2012 18:28



Oui, je crois même qu'en un jour on peut vivre une vie - et ce chaque jour, et sans accomplir d'exploits ni braver le destin... mais en vivant vraiment... 


Point de vue personnel, évidemment. Merci, Joëlle, à bientôt.



Hélène Carle 06/09/2012 01:16

Je vois un symbole qui en regarde un autre dans un espace éternel.

Hélène*

Carole 06/09/2012 18:21



Et le silence infini de ces espaces éternels m'effraie... ou non, si je décide d'être, et de saisir l'instant !



Cendrine 05/09/2012 23:26

Ta photo est un troublant parchemin, un parchemin de peau humaine qui se pose sur le reflet de la Faucheuse et qui l'enlace, dans un déconcertant face à face...
Ce sont deux images hantées qui se rencontrent et tes mots nous invitent à jouir, tant qu'il est temps, de ce Carpe Diem qui a un goût de rosée.
Mais la pourriture croît sous la fraîcheur de la jeunesse, elle nourrit ses racines...
Je suis fascinée par cette photo.
Bises nocturnes
Cendrine

Carole 06/09/2012 18:20



Moi aussi j'étais fascinée. Je me demande encore si ce reflet a été prévu par les conservateurs du Musée, qui auraient ainsi installé une vanité "dans les airs" à l'intérieur même de la salle
d'exposition...



dominique 05/09/2012 22:28

c'est troublant cette histoire, la photo, ton texte. et ce regard que tu portes autour de toi. J'aime beaucoup ça

Carole 06/09/2012 18:17



Merci, Dominique. J'étais troublée en effet.



emma 05/09/2012 14:47

elle est extrêmement dérangeante cette photo..

Carole 06/09/2012 17:29



Oui. J'ai hésité à la publier. Mais je l'aime beaucoup malgré tout. Je voulais éclaircir ces sentiments contradictoires en voyant ce que les lecteurs du blog en penseraient.



EmilieRD 05/09/2012 14:29

Bon mercredi!

Carole 06/09/2012 17:29



Merci, Emilie, bonne fin de semaine en RD !



zadddie 05/09/2012 11:41

Autant la photo, que le texte, que les commentaires précédents donnent matière à réflexion..

Carole 06/09/2012 18:26



Eh oui... ! Merci, Nathalie, à bientôt !



Hécate 05/09/2012 10:41

Jamais si proche de la mort que dans la jeunesse, peut-être parce que le début d'une vie est un dialogue muet avec la finalité à venir . J'aime beaucoup ce quatuor de Schubert.
Vanité.Celle des peintres qui savaient si bien exprimer l'éphémère passage des choses.

Carole 05/09/2012 23:00



C'était peut-être ici une "vanité" inverse... Mais on en revient toujours à l'Ecclésiaste...


Merci infiniment, Hécate, pour cette visite qui m'a permis de vous rencontrer.



@nnie54 05/09/2012 10:20

Ta vision a changé depuis sur ce cliché, tu as bien fait de le ressortir !
@nnie

Carole 05/09/2012 22:53



Je ne sais toujours pas... merci pour cette visite en tout cas ! 



jill-bill.over-blog.com 05/09/2012 09:20

Bonjour Carole ! Ce regard lancé à cette statuette à crâne humain lui laisse un certain goût de dégoût dans les yeux, du genre je n'en suis pas encore là dieu merci ! Un cliché qui méritait ta
une... merci !

Carole 05/09/2012 22:54



un goût de dégoût, oui, je crois que tu dis bien cela - comme toujours, Jill au regard et aux mots perçants...



mansfield 05/09/2012 06:53

Encore en vacances mais déjà curieuse de vos écrits j'en profite pour te rendre visite. Un texte efficace vraiment sur la vie et ce qu'elle renferme de précieux et d'essentiel. A bientôt Carole.

Carole 05/09/2012 22:51



Heureuse de te retrouver, Mansfield, à bientôt !