La grande roue, le cimetière, et les lointains bleutés (réédition)

Publié le par Carole

grande-roue-cimetiere-14.jpg
 
J'ai profité, comme bien d'autres, des Journées du Patrimoine pour me rendre au sommet de la tour de Bretagne.
Là-haut, après le premier moment de trouble provoqué par le vertige, ou peut-être plutôt par les ombres étranges que dessine l'épais grillage tendu comme une tente pour empêcher les suicides, chacun bientôt cherchait avec passion à retrouver, derrière les mailles de fil de fer, là-bas, sa maison, son petit morceau d'univers, son tout de chaque jour, avalé par l'immensité du paysage.
Renonçant à trouver le mien, qui se noyait sans espoir dans les masses indistinctes de la banlieue, j'ai posé mon appareil dans un trou du grillage pour prendre cette photo.
C'était si étonnant, si évidemment symbolique... la grande roue de la fête foraine surgissait devant moi toute blanche et légère, comme une fleur de pissenlit semant au vent d'automne, et, derrière elle, à droite, dans la direction que traçait l'infime colonne Louis XVI presque effacée, juste après les bosquets encore bien verts du Jardin des plantes, j'apercevais nettement ce champ gris semé de hautes pierres, ponctué de rares arbres sombres : le cimetière de la Bouteillerie.
La roue tournait lentement, blanche et bleutée, au bord du ciel, bien au-dessus des toits, avec son chargement d'humains en fête - le cimetière attendait dans la paix qu'ils reviennent à l'hiver, qu'ils redescendent vers la terre...
Une petite vanité, en somme, vue de très haut.
 
Rien d'étonnant au fond à ce que, depuis le sommet de la Tour, si haut bâtie pour célébrer la grandeur de la ville et l'audace des hommes, on voie ainsi les maisons se dessiner en cubes dérisoires, et la vaste cité se réduire à si peu - semblable à ces plans-reliefs d'architecte qu'on montre dans certains musées - au musée des Invalides, par exemple, et même au Clos-Lucé d'Amboise, où j'en ai observé un récemment, représentant la ville idéale de Léonard, juste sous la maquette si émouvante de l'homme volant, ce bel Icare suspendu dans les airs par de courtes ailes de chauve-souris. - De quoi réfléchir à nos égarements de mortels, minuscules et superbes enfants de Dédale.
 
Depuis l'église si lourdement posée, à gauche, on aurait peut-être pu tracer quelques voies d'espérance - mais ce n'était, hélas ! que Saint-Clément, terne bâtisse de la fin du XIXe siècle, seule église bourgeoise et laide parmi tant d'admirables que l'on peut voir à Nantes.

Cependant, il y avait, dans les fonds, là-bas, comme sur un tableau de Léonard, ces beaux lointains bleutés où la terre rejoint le ciel. Par un jeu patient et subtil d'ombre et de lumière, sfumato, insensiblement. Ces grands chemins vaporeux et sereins où tremble l'horizon, au bord laiteux du monde. Ces longs glacis trempés de brume et lavés de clarté, au pied des pentes bleues du temps, où l'infini fait signe.

Publié dans Nantes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

flipperine 21/09/2015 11:33

des journées où il faut profiter pour visiter

Aloysia 20/09/2015 16:37

Que c'est beau, cette roue que tu compares à la fleur de pissenlit qui égrène ses pistils (ou n'est-ce pas plutôt la graine, celle sur laquelle souffle la dame du Larousse ?), et tes dernières phrases, léchées comme à la brosse sur un tableau de maître... avec la petite pointe d'italien qui évoque l'univers musical ou du moins un infinie délicatesse !

cathycat 20/09/2015 16:26

Voilà ! tu as bien vu l'essentiel... passé le petit jeu de chasse aux repères (qui est très amusant) tu as pu trouver l'ouverture vers l'infini et c'est bien là la plus prometteuse. Et tu l'écris tellement joliment !!!

Quichottine 20/09/2015 12:23

C'est très beau.
Monter pour voir les choses autrement, j'aime que tu sois notre guide aujourd'hui.
Merci pour cette réédition.
Passe une douce journée.

almanito 20/09/2015 10:54

Salutaire exercice que celui de prendre du recul. Les petites fourmis que nous sommes prennent conscience de leur taille, tout en entrevoyant, au loin, un horizon d'espoir et de rêves..

jill bill 20/09/2015 02:20

Une belle journée ça.... pour ma part je me souviens de la montée au sommet de votre Tour Eiffel... tout est si minuscule en bas....qu'on croirait voir des maquettes ! ;-)

Oh ! My Loop ! 28/09/2012 10:08

Carole,

en fait, c'est un montage d'images
monté comme une vidéo...

C'était lors d'une petite escapade nantaise, l'autre jour...

Merci, bonne journée!

Loop

Carole 28/09/2012 10:17



Ah d'accord, c'est ce qu'on appelle un "videorama", sans doute. Le résultat est intéressant, car on a vraiment une impression de mouvement.


Je croyais que tu avais tourné en vidéo en remontant ensuite... 



Catheau 18/09/2012 08:35

La pesanteur et la grâce : comme vous les dites bien, Carole !

Richard LEJEUNE 17/09/2012 15:22

"Mériter un jour ce compliment " ????

Cela signifierait-il que vous considérez mes propos comme gratuits, surfaits, exagérés, non sincères ?

Mais Carole : relisez votre texte d'un oeil tout en regardant votre photo du coin de l'autre ... ; au besoin, comparez avec vos autres clichés de l'un quelconque détail architectural ou de
sculpture, notamment dans le Passage Pommeraie que vous nous avez si souvent présenté.

Cela saute aux yeux ! Cela crève l'écran !


Pour maintenant corroborer votre dernière remarque : il y a quelques années, j'avais épinglé, en écoutant "L'Homme de la Mancha", adapté et interprété par Jacques Brel, cette réflexion qu'à
l'époque j'avais pensée sienne :

"La beauté ne vit que dans les yeux de celui qui la regarde".

J'ai appris par la suite que la paternité de cet apophtegme reviendrait à Oscar Wilde.
Mais peu me chaut, en définitive : c'est ce qu'il affirme qui me sied.

Carole 17/09/2012 15:30



Non, je sais bien que vous êtes sincère. Mais je crois qu'il est difficile d'écrire (et inexprimablement difficile de bien écrire, tant la
musique des mots est subtile et tant leur sens est fragile), et qu'on voit toujours trop bien les défauts des textes qu'on a rédigés


Sinon, bien sûr que Nantes n'est une (très) belle ville que dans le détail : de haut, ou en passant rapidement, on ne voit que des bâtisses grises. Dans le détail - et dans les yeux de ses
habitants... 



Oh ! My Loop ! 17/09/2012 14:59

Musée des Beaux-Arts ?

http://www.youtube.com/watch?v=kL8Q4wrx8S8&feature=youtu.be

Loop

Carole 17/09/2012 16:01



ça y est, je viens de comprendre : c'est toi qui as tourné le clip, dans la chapelle de l'Oratoire... il m'a fallu un temps de réflexion pour rassembler les morceaux de l'énigme...


Félicitations, c'est très "pro", et je trouve que cela rend bien compte de l'expo. Je ne savais pas que tu faisais de la vidéo.



Oh ! My Loop ! 17/09/2012 09:34

Tour Bretagne

Cours St André

Île Versailles

Cours St Pierre

Quai de la canaille

Où veux-tu que j'aille ?

Loop

Carole 17/09/2012 14:56



Quai de la Canaille ? Je vois que tu connais bien la ville de Nantes ! Merci, Loop.



joelle.colomar.over-blog.com 17/09/2012 09:24

Nous avons besoin parfois de dépasser l'oeuvre humaine pour nous retrouver vers cet infini qui nous construit. Belle journée Carole. Amitié. Joëlle

Carole 17/09/2012 14:57



Tu dis très bien cela, Joëlle, merci.



Richard LEJEUNE 17/09/2012 08:00

Aujourd'hui, avec encore peut-être plus d'acuité que précédemment, m'a impressionné votre talent d'écrivain qui est parvenu à magistralement transcender, poétiser un paysage, banalement laid en
définitive et ressemblant à tellement d'autres villes tout aussi banalement laides quand elles sont ainsi vues du ciel, quand on ne prend pas la peine, petite fourmi admirative, d'y déambuler le
nez en l'air - comme vous le faites souvent pour notre plus grand plaisir de découvrir l'un ou l'autre coin de rue en votre compagnie.

Carole 17/09/2012 14:59



Alors, là, vous me faites vraiment plaisir... il ne me reste plus qu'à travailler encore pour mériter un jour ce compliment !


Juste une remarque sinon : dans une vie humaine, même la plus riche et palpitante qui soit, il n'y a de beau et d'intéressant que ce qu'on sait rendre tel. Cela m'a toujours étonnée qu'on s'en
aille au loin chercher l'émotion.



Cendrine 16/09/2012 23:19

Bonsoir Carole,
Le titre de ton récit est une merveille, une gourmandise pour l'esprit...
Et cette roue pissenlit qui souffle sur les braises de l'imaginaire, elle devient soleil sous ta plume!
J'adore les lointains bleutés que tu nous offres, j'y pose un instant mes rêves et je t'en remercie!
Belle soirée, amitiés charmées
Cendrine

Carole 17/09/2012 15:03



Merci, Cendrine. Le titre est à la fois descriptif et "méditatif", je pense qu'il surprend d'abord mais qu'il guide aussi.



Hélène Carle 16/09/2012 22:03

Un grand tableau où le ciel pose sa main immense presque aussi humblement qu'une nonne s'agenouille sur les pans de son vêtement, mais qui démontre avec évidence toute sa suprématie sur le reste de
la vie.

Hélène*

Carole 17/09/2012 15:10



Ah, Hélène, il ne "démontre" rien, il montre seulement...


Pour le reste, je suis d'accord, le ciel nous tend sa "main" pour nous élever un peu plus haut - plus haut que les tours.



Nounedeb 16/09/2012 17:13

J'aime ce regard qui nous conduit du pissenlit aux bords du monde...

mansfield 16/09/2012 16:36

Une belle perspective et d'adore cette grand roue pissenlit! Et nos idées de grandeur, nous qui sommes si petits dans l'univers, trouvent à travers vos mots leur dimension, si petite...

jill-bill.over-blog.com 16/09/2012 14:03

Bonjour Carole, est-ce à Nantes... Le nom du cimetière me confirme ! Une belle vue de là-haut, nid d'aigle ! Tu as su regarder la ville d'un oeil perçant... Bon dimanche à toi...