La déesse et l'éphémère

Publié le par Carole

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"Je crois que l'automobile est aujourd'hui l'équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques, je veux dire une grande création d'époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, si ce n'est dans son usage, par un peuple entier qui s'approprie en elle un objet parfaitement magique."
(Roland Barthes, "La Nouvelle Citroën", Mythologies)
 
 
 
L'automobile, toute noire dans la nuit, se hâtait sur la rampe du parking. Je l'ai saisie alors qu'elle doublait hardiment un véhicule arrêté.
Du véhicule et de ses passagers ne sont demeurés sur le cliché que ces rubans d'ombre et de lumière. Ce sillage flamboyant, inconsistant et fascinant, de bateau ivre et déjà naufragé.
 
Alors je me suis souvenue de la DS, de Roland Barthes, de ses mythologies qui inventoriaient, en forme de légendes éternelles, les petits bonheurs et les grandes sottises, que se racontait alors, dans ses choses, un monde presque entièrement disparu aujourd'hui, et qui fut celui de mon enfance.
On l'avait appelée déesse, cette grasse voiture aux flancs lourds, si rapide pourtant, qui semblait devoir accoucher, dans la lumière de ses chromes et de ses phares tournants, d'un monde heureux et juste, lancé sur les autoroutes du progrès, dont on déroulait partout le ruban bleu de ciel dans les campagnes encore peuplées. Ce n'était qu'une automobile, cette déesse, mais en ce temps-là on rendait à la vitesse, à la route et à l'avenir, un culte jeune et joyeux qui ne s'obscurcissait d'aucune arrière-pensée.
Puis la vitesse est devenue l'urgence, la performance s'est appelée productivité, l'élan s'est renommé cadence, et, bizarrement, peu à peu, la jeunesse s'est résignée, les promesses de bonheur se sont enlisées. Même les automobiles sont devenues sombres, avec leurs vitres fumées posées sur les visages prisonniers des bouchons. On n'a jamais très bien su pourquoi tout s'était ainsi éteint.
 
J'ai repensé à tout cela en regardant le cliché, en observant cette étrange voiture, s'échappant à elle-même, dans son désir d'aller plus vite. Se brûlant de lumière comme un papillon fou, pour se perdre enfin dans la nuit.
Puis, dans le coin droit, tout en haut, j'ai encore lu ces trois lettres, à peine visibles, si lisibles pourtant, tracées sur la façade de l'immeuble voisin : FMR...
 
Ephémère FMR, es-tu donc le fil, noir, jaune, rouge ou blanc, qui me guide et m'égare dans cette ville où sans fin je te retrouve ?

Publié dans Fables

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C
Oups, les fils du destin...
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C
Des lettres enchantées que semblent tisser les fils du detin et la fugacité de ces lumières, déjà envolées mais dont les traces nous rappellent ces voyages d'antan, découvertes et excitations d'un
monde qui a basculé dans le puits des comptabilités compulsives.

Alors je me laisse emporter par cette déesse, ce carrosse d'un autre temps dans la modernité et sur l'asphalte, les rêves sont des feux écrasés qui renaissent au gré de l'instant.

Merci, c'est magnifique!

Cendrine
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N
Bonjour Carole !
Ce signe te suit, réellement... C'est avec beaucoup de mélancolie que je termine ce texte, mais je remonte voir la photo et souris. Elle est parfaite ainsi.
Bises, bonne journée !
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M
Ta photo est extraordinaire, c'est comme si tu avais saisi un présent déjà inscrit dans le passé,aussi fascinant que les nouvelles théories sur le temps ! Ne trouves-tu pas que nous avons vécu un
chamboulement de notre quotidien analogue à celui de ceux qui avant nous franchirent un autre cap, celui du 20ème siècle ?
Très belle journée, les yeux toujours aussi incroyablement ouverts sur les détails qui font sens.
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C


Merci Marisol. Le temps s'accélère, mais regarder, c'est donner du prix à l'instant.



M
Impressionnante cette photo avec cette traînée rouge à laquelle on a peur de donner un sens, et le fantasme de la DS fera encore longtemps couler beaucoup d'encre. Quand au choix de Kraftvert,
j'approuve totalement!
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G
Une pub il y a quelques années disait "La vitesse c'est dépassée " La télé ferait bien de la ressortir des cartons..
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M
fascinant: on dirait que la voiture à droite est à l'arrêt à côté d'un autre super rapide et comme en superposition
presque une vidéo!
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D
c'est passionnant de lire, pour comprendre le fil de tes pensées et de tes réflexions..cheminement intellectuel, agréable.. à propos suis allé faire un tour sur ton site pour ton village
d'origine.. bien agréable. france profonde qui me rappelle un village qui s'appelle Mormont
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V
Que de trouvailles, de cette photo à cette réflexion de Roland Barthes, de ce constat de la voiture "éteinte" à cette inscription "FMR"... Je suis sous le charme. (Même l'illustration musicale est
intéressante).
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Z
j'ai cru d'abord à un montage...
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C


Ah non, aucun montage. La réalité brute. Mais une pose lente sur trépied, bien sûr (c'était pendant un cours de photo, j'avais tout mon matériel).



J
Cette vitesse nous poursuit dans les moindres recoins de la vie quotidienne. Allons-nous nous laisser happer par elle ? La déesse voiture prend une place démesurée dans nos vies. L'avenir je pense
nous montrera autre chose. Bonne soirée Carole. Amitiés. Joëlle
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N
Vertigineux, jusque dans ces trois lettres.
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E
Excellente année 2013!
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J
Même de nuit tu sais nous captiver ! Merci Carole !
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M
Bonjour Carole!
Nous devenons prisonnier de cette vitesse qui aurait dû pourtant nous rendre libre.."Nous".. enfin le monde devient agressif sans harmonie ni charme pour la vie.
Le bonheur de s'en rendre compte est important.
Je t'embrasse.
Jeanne
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A
Bonjour Carole,
Oui, c'est étrange ces lettres qui te poursuivent, toi qui justement immortalise des tranches de vie avec ton appareil photo!
Les citroën évoquent aussi pour moi l'enfance, des parents passionnés par l'aventure des croisières d'André Citroën,les récits d' un vieil ami seul français présent pour accueillir l'équipage, à
Lahore, me semble t il, le bonheur de ma mère au volant de sa déesse justement, avec ce sentiment de liberté sans limite.
Un monde disparu en effet, englouti et si lointain...déjà!
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C


Beaucoup de belles choses dans ton commentaire : ce voyage tout d'abord, si étonnant, à une époque où l'on "découvrait" (point de vue d'occidental, bien sûr...) encore le monde. Cette vision de
ta mère en "déesse" échevelée, aussi, qui me rappelle un peu Isadora Duncan (moins la fin tragique) : encore une époque, oui. 


Quant à la réflexion sur la photo : est-elle vraiment destinée à "immortaliser" ce qu'elle montre, ou bien en souligne-t-elle toujours la troublante fugacité ? D'autant qu'une photo numérique, à
proprement parler, n'"existe" pas...



J
Intéressant...
Chez moi, ma " réponse en grand".
Bonne journée Carole
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C


Dans quel billet ? Je n'ai pas trouvé. Pourtant, depuis peu, j'arrive à rentrer et circuler sur ton site (alors qu'auparavant je n'y accédais pas ou peu).