La Cour de Versailles

Publié le par Carole

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Je ne sais ni quand ni pourquoi exactement, un La Bruyère d'ici, ironiste profond et naïf, a nommé "Cour de Versailles" l'une des rues les plus étroites de cette ville, cette impasse qui ne voit le soleil qu'en tordant son vieux cou vers un mince carré de ciel pâle, cette cour ancienne et de caractère que deux mâchoires de grilles retiennent prisonnière.
En la photographiant, par une de ces associations de pensées qui me viennent souvent, ajustant les idées en marabouts de ficelle et dominos, suivant la piste des mots sur les chemins déroutants de l'analogie, je me suis remémorée une anecdote très ancienne, un petit dialogue que j'avais eu, il y a de cela des années, avec une jeune Malienne qui lisait le "De la Cour" de La Bruyère :
"- Tiens, vous lisez La Bruyère ?
- Bien sûr. Depuis longtemps : j'ai acheté le livre au Mali.
- Au Mali ? On vend La Bruyère au Mali ?
- Evidemment", avait-elle conclu d'un ton sec.
Evidemment. Evidemment, je l'avais vexée.
Pourtant. Qu'au Mali on ait pu s'intéresser à ces essais rédigés à la Cour de Versailles, sourire de Pamphile et d'Arrias, reconnaître en riant des Ménalque, fouiller les ombres du Roi-Soleil, s'interroger sur l'homme dans le français emperruqué du Grand Siècle, cela n'avait rien d'une simple évidence, cela méritait vraiment réflexion.
La francophonie, diront certains, la francophonie, trouble héritage des temps coloniaux... C'est vrai sans doute... mais je pense que la jeune Malienne n'aurait pas été de cet avis, elle qui aimait tant La Bruyère. Alors ? n'est-ce pas aussi que les grands ouvrages de l'esprit infusent au loin les pensées, car, se pliant sans fin, tant leur matière est souple et solide, aux jeux des interprétations et des métamorphoses, il savent se faire partout justes et vrais, nécessaires...  Je veux croire qu'on vend toujours Les Caractères aujourd'hui, dans les librairies menacées de Bamako inquiète, et qu'à Tombouctou, sur les ruines des bibliothèques fumantes, on les lit encore en secret...
Je suis sûre qu'il aurait été heureux, La Bruyère, de voir cette grille orner en moraliste l'entrée de la "Cour de Versailles", et, plus encore, de bavarder avec l'étudiante malienne, de réfléchir avec elle un moment à cet étrange pouvoir qu'ont les mots, quand ils sont hardiment affûtés par l'esprit, bien frottés d'ironie, lestés de sens et fortement empoignés par la lucidité, de s'en aller en ce monde ouvrir partout les portes de la pensée et de la liberté, verrouillées par la peur - ou par le conformisme.

Publié dans Nantes

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valdy 16/01/2013 23:39

Que j'aime ces marabout-bout-de-ficelle... La même jubilation mêlée de curiosité à te lire que j'avais à lire les chroniques d'Alain Rémond.
Quant à la francophonie, sans l'Afrique, elle ne serait pas aussi importante et si "pleine de charme" alors oui, à l'instar de cette jeune Malienne, faisons fi de l'histoire coloniale ...
A bientôt Carole :-)

Nais' 22/12/2012 10:23

Bonjour Carole,
Souvenir qui resurgit de facon si précise, si puissante, que tu peux en faire un texte. J'aime imaginer une librairie en Afrique...
Bises, belle journée!

Carole 22/12/2012 16:51



C'est vrai qu'on se demande toujours pourquoi on se souvient nettement de petites choses, alors que d'autres plus "importantes" ont sombré dans l'oubli. Mystère de la mémoire : sans doute ici,
comme pour toi, la magie de cette vision d'une librairie, très loin.



Gérard 20/12/2012 11:41

Une cour qui semble être une prison

Carole 21/12/2012 01:06



Oui, la Cour de Versailles en est/était une... Il suffit de lire La Bruyère pour s'en persuader.



Lorraine 20/12/2012 11:38

Je lis ton billet le coeur battant, tant il est riche non seulement de pensées mais de sentiments, de connaissances de rapprochements vifs comme l'éclair et si justes! J'ai aimé la ruelle au nom
bien pompeux, la rencontre si peu évidente de la jeune Malienne et de La Bruyère et le déroulement de ta pensée que je suis toujours avec passion. Une fois encore, merci, Carole, si finement
observatrice des "petits choses de la vie"... qui sont parfois de "grandes choses".
Lorraine

Carole 24/12/2012 01:09



Merci Lorraine, c'est moi qui lis ce commentaire "le coeur battant", tu es si gentille !



marisol 19/12/2012 23:40

Avec quelle hardiesse tu fais bondir nos pensées d'une parole à l'autre jusqu'à faire fleurir dans la lande africaine des brins de Bruyère semés mot à mot par une jeune malienne.
Très belle soirée.

Carole 21/12/2012 00:59



Merci pour ces brins de bruyère, Marisol. "brin de bruyère odeur du temps..."?



zadddie 19/12/2012 22:19

" en marabout de ficelle et dominos"....je songe...moi aussi..

Carole 21/12/2012 01:07



C'est vrai : toi aussi tu as l'esprit en dominos (et forcément j'aime bien).



Mansfield 19/12/2012 22:06

Que les mots fassent se rencontrer les peuples, n'est-ce pas leur plus grande victoire!

Mandoelle 19/12/2012 19:34

Ah, la culture ne se propage pas toujours de la manière la plus simple et rationnelle ! Les étrangers souvent ont pour notre langue et nos écrivains un amour puissant qui devrait nous faire pâlir
de honte ! Bonne soirée à toi. Amitiés. Joëlle

jamadrou 19/12/2012 19:23

J'aime bien ta façon" d'ajuster tes idées en marabout de ficelle et dominos" tu laisses tes pensées divaguer en liberté et pourtant tu manies tes idées avec beaucoup de clarté. Dans ce texte je
découvre une Carole qui caracole avec bonheur sur sa page, bien agréable à lire.
( j'irai chercher cette plaque...)
Bonnes fêtes de fin d'année à Nantes ou ailleurs.

Carole 19/12/2012 20:52



Tu trouveras la plaque à l'angle du cours des Cinquante Otages, côté Commerce, au niveau du magasin "Sapotille". 



Nounedeb 19/12/2012 16:46

On espère avec toi. J'ai entendu récemment à la radio un linguiste considérer que la langue française était maintenue à présent plus riche et plus vivace hors de France.

Amaryllis 19/12/2012 13:11

Toujours un vrai bonheur de te lire... d'un rien tu nous renvoies vers des horizons et des reflexions innattendus... bises Amaryllis

Richard LEJEUNE 19/12/2012 11:48

Pénétrante, puissante et belle réflexion sur les mots, Carole ; ces mots qui, bien qu'appartenant à tous, échappent à tant ; ces mots que vous apprivoisez avec tellement de gourmandise, de
justesse, de profondeur, de poésie d'article en article ...

jill bill 19/12/2012 09:47

Bonjour Carole... Cour de Versailles pour une impasse rêveuse... merci à toi !

timilo 19/12/2012 09:05

Mes chères et chers amis

Noël approche à grands pas ,
Hélas, je ne tiendrai pas ma promesse ,
Car je ne pourrai pas être là
Parmi vous, mais la sagesse
Me demande d'entendre encore
Pour revenir plus fort

Plus fort j'espère de tout coeur,
Ces quelques rimes pour vous dire que je vous aime beaucoup
Et que je serai bientôt là , toujours de bonne heure.............
Et surtout que vous me manquez beaucoup

A bientôt,
Bonnes et heureuses fêtes

Bisous

timilo