Cannes à pêche

Publié le par Carole

canne-a-peche-1-recadre.jpg   "Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air.
  (Aloysius Bertrand, "Ondine", Gaspard de la Nuit)
 
 
Au bord du plan d'eau, le dimanche, c'est un fouillis de cannes à pêche, longues et minces libellules de toutes les couleurs. Les pêcheurs vont de l'une à l'autre. Gens calmes et silencieux, ils restent là des heures, surveillant peu leurs lignes, regardant beaucoup l'eau. 
Sur le flot vert où se trempe le ciel, bel oiseau assoiffé qu'ébouriffent les branches, vont en famille les canards bruns, promeneurs du dimanche, autres pêcheurs très silencieux. Des araignées marchent sur l'eau comme des Christ délicats, les saules immenses ouvrent au vent les rideaux tremblants de leurs tentes.
Et les carpes, au milieu de l'étang, font leurs ronds de danseuse, happant à la surface une mouche étourdie, un brin d'herbe qui passe.
Il arrive, quelquefois, que l'une d'elles aille en rêvant se pendre à l'hameçon. Le pêcheur, alors, tiré de sa torpeur, hésite un peu. Si par hasard la carpe est large et qu'elle luit au soleil, désirable, de tous les reflets de l'étang, il la pose doucement dans sa musette, et longtemps la regarde s'éteindre ; le plus souvent, il la rejette à l'eau - petite carpe deviendra grande, et le pêcheur est si patient... 
 
Vient-on vraiment, le dimanche, au plan d'eau, pour pêcher des poissons ? 
Ne vient-on pas plutôt pêcher en songe les reflets qui éclairent la peau brune des vagues, le tremblement des saules, et la langueur du jour qui passe ?
La lumière du matin tisse d'or frais chaque sillon du flot, l'après-midi on voit voguer sur l'eau lente l'ombre des arbres bleus, le soir teinte d'ivoire et de sang tiède l'eau qui s'approfondit, tandis que vient la nuit, de son pas velouté de fauve.
Et les pêcheurs qui tout le jour attendent, paisibles, face à leur image qui tremble et lentement s'efface en se mêlant au flot, ne sont-ils pas, tout simplement, dans ces humbles dimanches de la vie, près de leurs cannes à pêche, les sages de ce monde, restés sur le rivage ?

Publié dans Le village : Selommes

Commenter cet article

Catheau 13/09/2012 16:10

"Si vous me demandez quel est le dernier mot des recherches philosophiques, je vous répondrai que c'est le chant du pêcheur qui aborde sur la rive", disait Wang Wei.

Carole 16/09/2012 21:41



Merci pour cette très belle citation.



emma 27/08/2012 17:36

ciselé, comme toujours, au plus près de la beauté secrète qui se mérite

Carole 28/08/2012 23:11



Merci, Emma, pour ce compliment lui-même si bien ciselé, qui m'enchante comme un bijou posé sur mon blog...



Plume 26/08/2012 21:52

Cette passion pour quelques heures de plénitude...
Tu as su témoigner de tout ce que procurent ces parenthèses. je vais faire lire ton texte à un ami qui partage avec son petit-fils ces instants délicieux.
Merci Carole, bonne soirée .
Plume .

Carole 27/08/2012 21:24



Merci, je serai heureuse de savoir ce qu'en pensera ton ami.


A bientôt, Plume.



MARIE 26/08/2012 20:54

C'est drôle cette passion pour la pêche à la ligne, ces dimanches au bord de l'eau, rivière ou étang, une activité rarement solitaire, souvent accompagnée de pique niques joyeux... pour moi, c'est
si typiquement français, ça m'évoque ces vieux films en N&B, c'est tellement intemporel, comme si le pêcheur restait là éternellement, inlassablement... Beaucoup d'impressions confuses que l'on
retrouve dans ton texte mais d'autres encore, indicibles, juste là dans une sorte de mémoire diffuse...
Une belle communion avec la nature et que tu décris si bien !

Carole 27/08/2012 21:22



Tu pensais à "Partie de campagne" de Renoir ? Un de mes films préférés, dont l'un des thèmes majeurs est justement la communion avec la nature.


Merci, Marie.



Hélène Carle 26/08/2012 19:22

Carole, émettre un commentaire sur ces mots...
parfois devant le beau il est préférable de se taire.

Hélène*
en remerciement silencieux

Carole 27/08/2012 21:19



Ce commentaire, Hélène, venant de toi qui écris si admirablement, me touche tant que je ne trouve plus... les mots. Merci, merci.



Nounedeb 26/08/2012 17:48

Les pêcheurs, sages indiens, attrapeurs de rêves dont tu nous fais entrevoir le monde magique.

Carole 26/08/2012 18:47



un monde magique très proche de tous aussi...



Melbeau Siteweb 26/08/2012 15:53

Quiétude du bord de l'eau, laissant deviner & imaginer de par la canne qui s'y jette, un pêcheur non loin, guettant la moindre prise ! En tout cas belle prise de vue ! Bon dimanche :)

Carole 26/08/2012 18:42



"quiétude", voilà un mot qui me plaît et convient bien ici. Merci !



Maya L 26/08/2012 12:46

Des couleurs , des senteurs, des impressions ...
Un plaisir des sens, une méditation .
et un bon poisson ne g^ache rien ...

Carole 26/08/2012 18:39



Oui, je crois que c'est un ensemble, une façon d'être dans la nature.



joelle.colomar.over-blog.com 26/08/2012 10:16

Emerveillée par ta prose Carole. C'est un délice que de te lire chaque jour.
Les pêcheurs semblent souvent être plutôt des comtemplatifs que des tueurs mais hélas il en existe de toutes les races, je pense. Amitié. Joëlle

Carole 26/08/2012 18:38



Sur ce petit plan d'eau de mon village natal, ce ne sont pas des "tueurs", il n'y a pas beaucoup à pêcher, tu sais... 


Amitiés.



jill bill 26/08/2012 07:51

Bonjour Carole, je crois que c'est un doux mélange de tout... J'aime bien ta partie de pêche dominicale... La bourriche de mon grand-père était souvent vide mais il avait plaisir ce jour-là à être
ailleurs, décor et pensées.... Merci !

Carole 26/08/2012 18:35



Moi aussi j'ai pensé à mon grand-père en écrivant le texte. Merci, Jill, à bientôt.



Loïc Roussain 26/08/2012 07:47

J'aime le paragraphe sur la sagesse du pécheur ...
LOIC

Carole 26/08/2012 18:33



Merci, Loïc. C'est une sagesse qui souvent ne se connaît pas elle-même.



Cendrine 26/08/2012 02:54

Bonsoir Carole,
Je me suis cachée là, dans le doux feuillage, à l'affût d'un frisson de ligne brillante comme un rayon d'aurore et j'ai vu s'écrire sur les rochers ce texte magnifique, appel à explorer nos terres
imaginaires...
Dans les replis de l'eau, tu m'as emmenée et les sages y chuchotent...
Je relis justement Gaspard de la Nuit...
Bravo Carole et merci pour ce très bel écrit.
Bises chaleureuses et bon dimanche
Cendrine

Carole 26/08/2012 16:32



Peut-être as-tu réellement vu évoluer le texte, que j'ai remanié longtemps aux heures tardives où tu m'écris ? J'ai encore modifié la fin, je crois cette fois que j'ai fini.


Gaspard de la Nuit, on ne peut que le relire sans fin quand on aime le poème en prose, il y a tout dans ce texte originel.