La balafre

Publié le par Carole

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- Nantes - Passage Pommeraye -
 
Jamais je n'avais pensé que les statues d'enfants du Passage étaient, tout simplement, peintes. Et que c'était cette couche de peinture blanche uniforme, sur la pierre au grain inégal, qui leur donnait cet air d'indifférence immaculée, cet air d'appartenir à l'autre monde qui fait d'eux des fantômes pâles et absents au milieu des couleurs criardes et joyeuses des boutiques.
Mais en passant, tout à l'heure, j'ai aperçu de loin cette balafre...
Je me suis approchée : la peinture blanche, déjà si grise, partout se boursouflait et s'écaillait sur le corps lisse, la crasse obscure et conquérante envahissait les plis du cou très pur, et des fils d'araignée émoussaient de gris la chevelure noblement sculptée par le grand vent de l'Idéal.
Jamais je n'avais pensé que les statues d'enfants du Passage étaient, comme tout dans la ville, soumises aux lois du temps et de l'usure.
 
Et c'était... c'était magnifique et poignant. Cet enfant de pierre vieillissant comme un autre, et portant, sur son clair visage au profil antique, la dure blessure de l'âge, la marque aiguë de ce qui passe.
Il m'a semblé qu'il était devant moi comme un vivant.
Marchant sur le chemin de la souffrance et de la mort, s'attardant en ce monde fatigué sans chercher à le fuir.
Beau, sous la lèpre qui le gagnait, non d'être indifférent, mais d'être un peu plus loin.
Parfait, non d'être sans failles et immaculé, mais d'être, malgré tout, un peu plus que lui-même.
Humain.

Publié dans Nantes

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J
Humain, trop humain !
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C


Exactement !



C
"Passage Pommeraye/ Les pommes sont gaulées,/ Verger des Hespérides/ Rides et fards, farce et attrape/ Mon coeur voltige en l'aquarium" Yves Cosson, "Itinéraire Poétique".
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C


Yves Cosson est en efft un poète assez connu ici. Les farces et attrapes font allusion à un ancien magasin du Passage, l'aquarium à la nouvelle de Pieyre de Mandiargues. Je vous le précise au cas
où vous ne connaîtriez pas Nantes et nos "références locales".



E
C 'est ton regard qui est magnifique et tes mots qui savent transmettre ton ressenti.Douce soirée, bises Carole
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C


Merci, Erato. Bises à toi aussi.



V
Un vieil enfant, la pierre vivante , naissance de la poésie
sous votre regard,
Valdy
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C


Merci, Valdy : encore un commentaire merveilleux pour moi...



L
Y a de l'urgo dans l'air ?
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C


Non, l'urgo dans l'R, c'est l'article précédent.



N
La peinture écaillée sur la joue d'une sculpture nous entraîne à ta suite dans de profondes réflexions. Sur le vieillissement, sur la perfection, sur l'art. J'aime particulièrement la piéta de
Michel-Ange, qui est inachevée...
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C


Les plus belles oeuvres sont souvent les oeuvres inachevées, je le crois aussi. Car c'est notre pensée - ou notre rêve - qui les "achève".



Z
sourire
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C


Merci pour ton sourire, Zadddie !



J
Ne sont-ce pas nos défauts , nos imperfections qui signent notre humanité ? Le corps, cette merveilleuse machine, si savamment fonctionnelle, se rappelle à nous quand on la maltraite. Le temps qui
passe, n'épargne rien ni personne. Il nous fait prendre conscience qu'il y a une fin en toute chose, en toute vie... Belle journée à toi Carole. Joëlle
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C


L'imperfection est humaine, et il y a là plus de beauté à trouver que dans l'impossible et impassible perfection... une position anti-baudelairienne, pour une fois.



M
Seul le marbre des statues reste intact, indifférent au temps qui passe, sans âme... pour le reste, même les choses ont une âme, non ?
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C


Elles ont une âme, et cette âme se révèle parfois.



B
Nantes, une ville que je ne connais pas, mais que j'explore petit à petit et en détails en commençant par ces statues ...
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C


Merci, Balladine, de t'y promener un peu ave moi.



R
"Il m'a semblé qu'il était devant moi comme un vivant", écrivez-vous ...

Mais bien évidemment qu'il l'était !!
N'avez-vous point reconnu là un de ces mimes blancs, hiératiques à souhait, que l'on croise parfois de Liège à Bruxelles, d'Avignon à Sarlat ???
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C


On en voit aussi à Nantes.


Hommes devenant statues, statues se faisant humaines... le vertige nous saisit parfois.



A
Il n'est rien d'éternel, tout évolue, se transforme, avance... et finalement c'est cela la vraie beauté de la vie.
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C


Exactement, et les blessures du temps révèlent cette beauté.



J
Le bon p'tit belge que je suis apprécie pleinement l'humour "à la Philippe Geluck" du précédent commentaire !
Et à la vue et lecture de votre bel article, je me dis que l'artiste sculpteur n'aurait peut-être pas apprécié cette couche de couleur à l'origine immaculée qui fut, il y a longtemps, sans son
consentement peut-être, infligée à son oeuvre !
Je pense aussi aux bas-reliefs égyptiens en pierre blanche que, personnellement, j'apprécie davantage lorsque la couleur qui les recouvrait un jour - là, désirée par les artistes de l'époque - a
entièrement disparu ...
Mais je sais : je me contredis !!!
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C


EN y réfléchissant, je pense que cela a dû être ainsi dès l'origine. Dans cette galerie commerciale du XIXe siècle (particulièrement belle pourtant), on a dû vouloir faire l'économie du marbre
trop coûteux, et le "remplacer" par la peinture. Comme je l'ai écrit, je ne m'en étais jamais aperçue, ou plutôt je n'y avais jamais pensé, avant de voir cette "balafre".


Comme vous, je crois que les oeuvres deviennent fortes et saisissantes lorsque le temps les marque de son empreinte, que ce soit en les noircissant ou en les lavant de leurs teintes initiales.


Merci pour ce commentaire très riche.



J
Bonsoir Carole... Difficile de dire si pierre ou non, mais on l'a peinte c'est certain et comme dirait tout bon belge elle s'effrite ! La jeunesse n'est pas éternelle même chez les statues...hélas,
le temps les ronge... Bonne soirée, merci pour la balade et la balafre ! JB
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C


Je retiens ta blague belge, Jill, merci pour le moment de sourire que tu m'as offert.



L
un autre vision de Dorian Gray?
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C


Je retiens ton commentaire très fin. La comparaison me semble pertinente.



G
Les enfants vieillissent moins vite, surtout s'ils restent de marbre
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C


Mais justement, ceux-là ne sont pas de marbre, comme j'ai pu le constater en m'approchant de cette "balafre".