L'oeil

Publié le par Carole

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Cet oeil, c'est celui d'une inconnue.
Je rentrais en tramway, après avoir pris quelques photos, et je les regardais sur l'écran de l'appareil. Je ne m'étais pas rendu compte que ma voisine prêtait une grande attention à mon travail. Nous sommes descendues ensemble sur le quai.
-Vous êtes photographe ?
-Non, pas du tout. J'essaie seulement d'apprendre, un peu...
-Mais c'est très pro, ce que vous faites.
-Vous trouvez ? Non, je ne maîtrise pas encore, c'est très difficile, la photo, vous savez..., un jour, peut-être...
-Qu'est-ce que c'est, votre appareil ? 
-Oh, juste un Nikon très ordinaire...
-Vous croyez que je pourrais acheter le même ?... vous croyez que je saurais m'en servir ? 
-Certainement...
-Et vous faites aussi des portraits ?
-Très rarement, vous savez, le portrait, cela me pose toujours problème... les gens ne sont jamais satisfaits. Ils voudraient qu'on les photographie selon l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes... ils veulent de l'illusion, une beauté conventionnelle, ils n'acceptent pas le regard du photographe... alors qu'en fait il y a toujours cette interprétation, ce regard qui les met en présence d'une autre personne que celle qu'ils souhaitent montrer à autrui, que celle qu'ils aimeraient être ... cela les surprend tellement, cela les choque, même, souvent... Je fais très peu de portraits...
-Mais vous aimeriez bien...
-Oui, évidemment...
-Vous pourriez faire mon portrait, peut-être ?
-Vous aimeriez que je fasse votre portrait ?
-Non, non, pas vraiment, mais ça ne me dérangerait pas... si vous voulez faire du portrait, je veux bien essayer...
-Mais... ce n'est pas nécessaire...
-Je vous assure, vraiment, ça ne m'ennuiera pas du tout... Je vais me mettre là, par exemple, devant cet arbre...
-Il fait si sombre... ça manque vraiment de lumière...
-Devant cet arbre, je crois que ce sera bien...
-Plutôt devant ce camion : avec la bâche très rouge, ça ferait un fond vif...
-Une bâche de camion ? vous croyez ? Je vais m'arrêter là, devant l'arbre... tiens, comme ça... Vous pensez que ce sera réussi ? Vous savez, je ne suis jamais bien, en photo, moi...
Puisqu'elle le voulait... J'ai pris trois clichés d'elle, de profil, comme elle le souhaitait, devant le sapin sombre, dans le jour finissant... 
Elle a voulu se voir, tout de suite. 
-Je n'ai jamais été photogénique, je savais bien... dites, vous n'allez pas garder les clichés, au moins, vous allez bien les effacer ?
-Oui, oui, n'ayez crainte.
Elle est partie, déçue... je l'ai vu s'effacer dans la nuit qui venait, petite silhouette rapide et anxieuse qui peu à peu se fondait à l'ombre.
Je l'avais prévenue, pourtant... C'était une femme usée, comme ternie par la vie, mais avec de beaux yeux enrésillés de rides. Je crois qu'elle s'était vraiment imaginée que mon appareil était magique. Que le filtre extraordinaire que constituait, pour son esprit profane, le lourd objectif que je manipulais, allait, enfin, lui donner cette image d'elle-même qu'elle avait rêvée, faite sans doute de sa jeunesse en allée, de son charme perdu, de tant d'espoirs aveugles et de regrets obscurs... que grâce à lui j'allais, en somme, opérer une métamorphose.
Il y avait bien eu métamorphose, mais c'était celle de la femme qu'elle ne serait jamais plus en cette créature fanée qu'elle était devenue, et que l'obscurité enveloppait déjà de sa toile, sans parvenir pourtant à effacer l'éclat de ses yeux étonnés.
 
Je n'ai pas tout à fait tenu ma promesse. Des trois clichés, j'ai tout effacé, sauf cet oeil, si vif dans son fouillis de rides, si grand ouvert sur le monde, où rôdait un morceau de ciel bleu attardé.
J'aurais aimé le lui dire :  ce qui est beau, ce n'est jamais ce que l'on croit beau. Ce qui importe, c'est le regard qui s'ouvre - sur le monde ou sur soi. Et, surtout, qu'illusions, préjugés ou vieillesse ne le referment pas.

Publié dans Fables

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M
C'est drôle comme aujourd'hui encore, les gens voient de la magie dans tout ce qui les dépasse... et certainement de la sorcellerie dans tout ce qui les dérange !
Une chance qu'elle ne t'ait pas reproché de l'enlaidir en photo, si, si, ça m'est arrivé... :)
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C


Je ne suis pas étonnée. Mais c'est aussi que les gens veulent de l'illusion, c'est ce qu'ils attendent des "nouvelles technologies" en général, je pense.



C
J'ai lu et relu cette merveille de sensibilité et d'écriture... Cet oeil brille comme un joyau. Il aimante les frissons poétiques du ciel.
Une rencontre marquante, précieuse, un être dont l'âme, gorgée d'enthousiasme, n'est certainement pas fanée...
Belle soirée Carole, gros bisous
Cendrine
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E
Une photo superbe et chaleureuse.Ton texte me parle beaucoup , les portraits sont beaux quand ils reflètent une expression naturelle et spontanée.J'aime beaucoup ta réflexion du dernier paragraphe.
Belle soirée Carole
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J
Cette fenêtre sur le monde et sur son monde semble bien ouverte et vivante. Que lui a-t-il échappé pour qu'elle n'en ait pas conscience ? Superbe ton texte Carole, tant de personnes vivent et
meurent sans jamais avoir ouvert les yeux ! Amitiés. Joëlle
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C
Mais elle avait raison, il est magique ton appareil! Magnifique photo, cet oeil semble refléter l'infini- j'y vois la mer mêlée au ciel,une falaise...
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C


C'est bien un reflet du ciel que l'on voit. J'ai désaturé le contour pour faire ressortir ce reflet si bleu.



V
Bravo, Carole ! Tout cela est si vrai... J'aime beaucoup le mot "enrésillé" ; et en effet le cliché que tu en as retenu, avec ce noir et blanc et ce bleu sur l'oeil est d'une beauté ! Tu es aussi
une bonne photographe.
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H
Ce qui est beau c'est la vérité, celle de jours tissés, de nuits brodées, d'heures tricotées, une maille à l'envers et une à l'endroit, un respir à la fois.
Ce qui est beau c'est d'apprendre à lire le braille de toute une vie.
Et je crois bien que toi tu as appris.

Hélène*
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N
Comme tu as bien fait de garder cette photo. Elle m'évoque l'espérance.
Dans ton texte tu parles de la beauté. Je suis en train de lire "Quand la beauté nous sauve" du philosophe Charles Pépin. Je m'en régale.
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C


Tiens ! j'ai acheté ce livre aussi, je ne l'ai pas encore vraiment lu.



M
Un regard franc et pur.. et sa quête est tellement juvénile!
J'aime te lire Carole!
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A
J'ai pensé à un oeil d'enfant émerveillé par la vie qui s'offre. Puis, j'ai vu quelques sillons creusés tout autour du triangle bleuté : traces du temps écoulé.
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R
Superbe photo qui pourrait illustrer cet apophtegme de Saint-Ex, qui résumerait parfaitement votre conception de Nantes et de ses habitants :

"On ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux."
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J
Dans l'oeil de cette dame il y a le bleu de sa quête,
ses rides en étoile sont ses petits sentiers de vie
ils sont nombreux; elle a de la chance certains n'en n'auront jamais autant..
elle est curieuse, elle veut comprendre, elle regarde haut devant elle.
J'aimerais bien voir ses mains.
Bonne journée Carole.
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J
Déjà le reflet du miroir que l'on accepte difficilement quand il nous renvoit les rides des automnes, des hivers... En photo c'est pareil ma p'tit dame... Merci Carole c'est très beau...
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A
Ton récit évoque ces portraitistes congédiés par le roi lorsque le tableau ressemblait un peu trop à la réalité.
Nous sommes souvent choqués que notre image ne corresponde pas à ce que nous sommes (ou croyons être) à "l'intérieur"...
La réalité est parfois dure à accepter!
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C


Oui, je pense que cette femme avait bien des choses à régler avec elle-même... comme beaucoup de rois !



A
"L'ennemi dans la glace dont le regard me glace" disait Alain Chamfort dans une chanson. Se voir en photo, c'est en un peu plus cruel comme se regarder dans un miroir, entrer en relation avec cette
image de soi que seuls, les autres voient...
Accepter son âge, ses rides, sa silhouette alourdie par les ans n'est, pour ma part en tout, pas chose aisée si on laisse trop souvent la parole à l'ennemi intérieur.
Merci pour ce beau texte inondée de ta sagesse.
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C


Et merci pour ce beau commentaire lui-même plein de sagesse !



L
C'est merveilleux, un regard étonné et ouvert sur le monde, malgré les contours fanés. La dernière lueur de vie..
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C


Peut-être pas la dernière - du moins je l'espère pour cette inconnue - mais une lueur de vérité pour éclairer la vie !



G
la dame âgée a de beaux yeux bleus et quelques rides..une histoire éphémère ..
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