L'île Mabon

Publié le par Carole

    Je réédite aujourd'hui ce petit texte, écrit il y a juste quatre ans.
    En l'honneur de cette fresque au profil de jeune femme et aux mains d'île en fleurs, qu'on ne verra plus jamais, rue de cette île Mabon qu'on n'a jamais revue...
 
La forme d'une ville change plus vite, hélas...
 
rue-de-l-ile-Mabon.jpg
    "Elle était pourtant bien jolie la petite île Mabon que les navigateurs venant de la mer apercevaient d'abord, avec ses longs peupliers, bouquet verdoyant dont les hautes tiges semblaient sortir de la Loire. En ce jardin flottant, la vie était ardente et douce, selon les jours."
(Gilbert Dupé, Le Bateau à soupe)
 
 
   L'île Mabon, ce n'était pas grand chose : une flaque de boue, piquée d'herbes et d'oiseaux, de peupliers hirsutes et de fleurs d'angéliques, au milieu de la Loire. Elle dérangeait le passage des vapeurs, faisait obstacle à l'essor des chantiers navals. On s'en plaignait beaucoup, de cette vieille Mabon inutile et crasseuse. Un jour enfin qu'on était vraiment las de la voir s'obstiner, on l'avait attaquée, nivelée, culbutée, enfoncée à coups de mines, pelletée sous le fleuve.
   Alors, sans qu'on sache pourquoi,  l'île Mabon avait commencé, comme un spectre, à  revenir.
   Ce fut d'abord certains étés, quand l'eau se retirait, qu'on voyait onduler dans les plis de la vase son dos de bête brune. Puis elle revint de plus en plus souvent. Les ouvriers des chantiers cherchaient son regard vert sous le flot gris, et ils la regardaient s'avancer sur les vagues en sirène légère. Sur le port les badauds se penchaient aux anciens parapets, pour épier le parfum de ses fleurs abolies, la tendre voix de ses oiseaux noyés.
    Plus tard on se mit à semer son nom dans la ville, à en orner des rues, des squares et des cafés.
  On avait oublié le radeau de boue sale et sa flottaison d'arbres grêles, on ne se souvenait que de l'île jolie. La vie, jadis, en ce jardin flottant du passé disparu, était si ardente et si douce... 
 
   Qui n'a dans sa mémoire, comme les gens d'ici, une petite île Mabon, pauvre brin de passé qui d'avoir disparu s'est changé en bouquet, à jamais verdoyant ?
 

Publié dans Nantes

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Quichottine 05/12/2017 14:32

Je crois que nous avons tous au fond de nous cette île, ou une autre, embellie à jamais dans nos souvenirs.
Merci pour cette réédition, Carole.
Passe une douce journée.

Loïc Roussain 05/12/2017 13:57

Les endroits chéris de notre enfance ont souvent disparu, et c'est bien triste. Mais peut-être se sont-ils changés en souvenirs si forts que nous serions déçus de les revoir aujourd'hui, car ils auraient perdu toute forme de rêve ...

Arielle 05/12/2017 12:50

Cette île Mabon vient de ressusciter dans mon souvenir le Petit Bois de mon enfance. Un simple bosquet perdu au milieu des champs où nous allions jouer, construire nos cabanes. Un jour ils sont venus avec tronçonneuses et engins de terrassement pour aplanir et mettre un culture cet îlot improductif qui n'avait d'autre rôle que d'alimenter nos rêves ...

La Baladine 05/12/2017 12:22

La puissance du souvenir...

Catheau 05/12/2017 09:46

Beau souvenir d'une Atlantide (de Loire) que chacun porte en soi.

Martine 05/12/2017 08:01

Oh oui Carole. j'ai aussi mon île Mabon. La Ville, son avidité l'a dévorée. Le Temps embellit certainement. Je suis sûre que cette "île" est plus belle encore dans un coin de ma tête.

jill bill 04/12/2017 18:40

Eh oui la ville c'est du mouvement, les gens, les murs... on peut s'attacher à une fresque, un arbre, un banc... ,-) merci, jill

JC 04/12/2017 18:12

Cette petite île ne semble pas vouloir disparaître, elle était là bien avant tout le monde et toutes les péniches. Elle reste présente dans le souvenir de ceux qui l'ont aimée ! Bonne soirée Carole. Amitiés. Joëlle

Aloysia 04/12/2017 16:37

Il est vrai qu'on a tendance à enjoliver certains souvenirs.
Mais ton texte est surtout de la littérature, de la belle littérature comme toujours... Merci de nous le redonner à lire, je ne me souvenais pas de l'avoir déjà rencontré, ainsi que cette belle fresque en style 1900....

almanito 04/12/2017 14:24

Qui n'a pas en effet son bout de quartier, sa ruelle ou son île fantôme... Ton île ressurgira toujours avec sa fresque devenue sirène se reflétant dans les yeux et les coeurs des passants poètes. Témoignage très touchant.

Merci pour la précisionmichèle 05/12/2013 12:45

;) :) Je comprends parfois, souvent peut être de travers. Dans ce cas c'est parce que je sais qu'ailleurs des péniches coulées ou des monticules effondrés restent visibles à des regards
attentifs.
Ceci dit et sans rapport: la poésie non transcendée ni imaginée du quotidien me touche énormément.

Carole 05/12/2013 23:15



Je trouve bien que chacun puisse lire les images et les textes à partir de son expérience personnelle. Sinon ils n'auraient pas d'intérêt. Mais je préférais donner cette explication pour faire
comprendre comment j'avais construit le texte.



michèle 05/12/2013 11:10

Très belle évocation! La visibilité occasionnelle des vestiges d'algues et d'arbres à l'endroit des travaux de "démolition" est très poétique.

Carole 05/12/2013 11:26



Merci Michèle. Elle n'est visible bien sûr que pour ceux qu'éclairent la force de leur imagination et de leur nostalgie...



Catheau 04/12/2013 22:52

Une petite Atlantide nantaise que vos mots nostalgiques ressuscitent. Merci, Carole, gardienne de mémoire.

mansfield 04/12/2013 21:09

La trace du passé toujours vivante et précieuse, qui nous pose et nous fait exister!

Nounedeb 04/12/2013 16:54

Me voici de retour, tout au plaisir de te retrouver, évoquant le filtre magique de la mémoire.

Carole 04/12/2013 20:43



Merci de ta visite. J'ai vu que tu avais été malade.



les cafards 04/12/2013 14:01

une sacrée belle histoire que celle de cette ile ! Bizzz des Caphys

Richard LEJEUNE 04/12/2013 10:52

Ainsi fonctionne l'être humain qui ne donne de l'importance aux choses - ou aux gens, le plus souvent ! - que quand elles - ou ils - ont disparu ...

M'étonne toujours le consensus qui s'établit dans tous les partis quand décède un politicien, de quelque bord qu'il soit ...

Parisianne 04/12/2013 09:17

Bonjour Carole,
Très belle évocation de ces îles que nous gardons en nous comme une échappatoire.
Bonne journée
Anne

almanitoo 04/12/2013 07:57

Notre mémoire nous joue ce tour peut-être parce que d'instinct nous nous tournons vers le beau, le noble, une idée de perfection..

jamadrou 04/12/2013 07:56

Ma! c'est Bon
de savoir garder le bon côté des choses!
jolie histoire Carole.

Anne-Marie 04/12/2013 07:35

L'absence auréole les personnes, les choses, les lieux, les évènements de nostalgie, gomme les défauts, ne conserve que la magie...