L'île Mabon

Publié le par Carole

rue-de-l-ile-Mabon.jpg
    "Elle était pourtant bien jolie la petite île Mabon que les navigateurs venant de la mer apercevaient d'abord, avec ses longs peupliers, bouquet verdoyant dont les hautes tiges semblaient sortir de la Loire. En ce jardin flottant, la vie était ardente et douce, selon les jours."
(Gilbert Dupé, Le Bateau à soupe)
 
 
   L'île Mabon, ce n'était pas grand chose : une flaque de boue, piquée d'herbes et d'oiseaux, de peupliers hirsutes et de fleurs d'angéliques, au milieu de la Loire. Elle dérangeait le passage des vapeurs, faisait obstacle à l'essor des chantiers navals. On s'en plaignait beaucoup, de cette vieille Mabon inutile et crasseuse. Un jour enfin qu'on était vraiment las de la voir s'obstiner, on l'avait attaquée, nivelée, enfoncée à coups de mines, pelletée sous le fleuve.
   Alors, sans qu'on sache pourquoi,  l'île Mabon avait commencé, comme un spectre, à  revenir.
   Ce fut d'abord certains étés, quand l'eau se retirait, qu'on voyait onduler dans les plis de la vase son dos de bête brune. Puis elle revint de plus en plus souvent. Les ouvriers des chantiers cherchaient son regard vert sous le flot gris, et ils la regardaient s'avancer sur les vagues en sirène légère. Sur le port les badauds se penchaient aux anciens parapets, pour épier le parfum de ses fleurs abolies, la tendre voix de ses oiseaux noyés.
    Plus tard on se mit à semer son nom dans la ville, à en orner des rues, des squares et des cafés.
  On avait oublié le radeau de boue sale et sa flottaison d'arbres grêles, on ne se souvenait que de l'île jolie. La vie, jadis, en ce jardin flottant du passé disparu, était si ardente et si douce... 
 
   Qui n'a dans sa mémoire, comme les gens d'ici, une petite île Mabon, pauvre brin de passé qui d'avoir disparu s'est changé en bouquet, à jamais verdoyant ?
 

Publié dans Nantes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Merci pour la précisionmichèle 05/12/2013 12:45

;) :) Je comprends parfois, souvent peut être de travers. Dans ce cas c'est parce que je sais qu'ailleurs des péniches coulées ou des monticules effondrés restent visibles à des regards
attentifs.
Ceci dit et sans rapport: la poésie non transcendée ni imaginée du quotidien me touche énormément.

Carole 05/12/2013 23:15



Je trouve bien que chacun puisse lire les images et les textes à partir de son expérience personnelle. Sinon ils n'auraient pas d'intérêt. Mais je préférais donner cette explication pour faire
comprendre comment j'avais construit le texte.



michèle 05/12/2013 11:10

Très belle évocation! La visibilité occasionnelle des vestiges d'algues et d'arbres à l'endroit des travaux de "démolition" est très poétique.

Carole 05/12/2013 11:26



Merci Michèle. Elle n'est visible bien sûr que pour ceux qu'éclairent la force de leur imagination et de leur nostalgie...



Catheau 04/12/2013 22:52

Une petite Atlantide nantaise que vos mots nostalgiques ressuscitent. Merci, Carole, gardienne de mémoire.

mansfield 04/12/2013 21:09

La trace du passé toujours vivante et précieuse, qui nous pose et nous fait exister!

Nounedeb 04/12/2013 16:54

Me voici de retour, tout au plaisir de te retrouver, évoquant le filtre magique de la mémoire.

Carole 04/12/2013 20:43



Merci de ta visite. J'ai vu que tu avais été malade.



les cafards 04/12/2013 14:01

une sacrée belle histoire que celle de cette ile ! Bizzz des Caphys

Richard LEJEUNE 04/12/2013 10:52

Ainsi fonctionne l'être humain qui ne donne de l'importance aux choses - ou aux gens, le plus souvent ! - que quand elles - ou ils - ont disparu ...

M'étonne toujours le consensus qui s'établit dans tous les partis quand décède un politicien, de quelque bord qu'il soit ...

Parisianne 04/12/2013 09:17

Bonjour Carole,
Très belle évocation de ces îles que nous gardons en nous comme une échappatoire.
Bonne journée
Anne

almanitoo 04/12/2013 07:57

Notre mémoire nous joue ce tour peut-être parce que d'instinct nous nous tournons vers le beau, le noble, une idée de perfection..

jamadrou 04/12/2013 07:56

Ma! c'est Bon
de savoir garder le bon côté des choses!
jolie histoire Carole.

Anne-Marie 04/12/2013 07:35

L'absence auréole les personnes, les choses, les lieux, les évènements de nostalgie, gomme les défauts, ne conserve que la magie...