L'escalier

Publié le par Carole

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Escalier - Maison Ferrand à Selommes 
 
Pierre Roy a intitulé un de ses plus étonnants tableaux "Danger dans l'escalier". On y voit un serpent dérouler ses anneaux sur les marches de bois du très long escalier d'un immeuble tranquille et cossu.
Dans la calme maison de mes grands-parents, il y avait ainsi un escalier de chêne qui déroulait dans l'ombre les anneaux de l'angoisse.
C'était un escalier craquant, qui s'en allait sinuant dans sa cage étroite, sous la vague lueur d'une vieille lucarne tachée de mouches mortes, jusqu'au grenier lointain où chouettes et fantômes dormaient emmaillotés, dans ces bandelettes soyeuses et grises que leur tissaient des peuples d'araignées.
Tout en bas une grosse boule de cristal à facettes arrêtait la rampe. Quand on s'y penchait on voyait les visages d'enfants s'allonger, devenir vieux, devenir laids, et c'était saisissant comme de se pencher sur un puits.
Derrière les marches habitaient des rats, des reptiles et des insectes silencieux, qui pour nous voir passer s'écartaient en froissant lentement les ténèbres. De lourdes floraisons de cauchemars penchaient leur ombre sur les murs, y écrivant en noir des mots terribles qui me faisaient trembler. La rampe sous la main glissait comme de l'eau vers le fond gluant des abîmes. Et sous les pas craquaient, comme des os, les branches oubliées sur ces chemins, au loin, où les morts vont tout seuls en pleurant.
 
Comment un tel escalier, avec son chargement d'épouvante, pouvait-il surgir à quelques pas de la douce cuisine, dans le parfum chaleureux du chocolat du matin, de la soupe du soir ?
Comment tant d'obscurité frémissante pouvait-elle se lover derrière la porte de ma chambre tendue de bleue, derrière les meubles de bois de rose et le bonheur-du-jour en acajou de ma grand-mère si tendre ?
Comment notre heureuse vie pouvait-elle côtoyer tant de malheur et tant de peur ?
Comment mon calme esprit d'enfant très sage pouvait-il deviner tant de monstres cachés ?
Question sans fin toujours la même, lancinante question sans réponse, tournant dans mon esprit et y semant ses ombres, comme les marches de l'escalier.
"Tu te fais des idées", disait toujours ma grand-mère. Des idées, oui, elle avait raison.
Car bien plus tard j'ai compris que l'absurde question née de mon imagination d'enfant était en réalité LA question, celle que je ne cesserais ensuite de ressasser, comme tant d'autres habitants de cette étrange terre, sans plus de résultat qu'alors.

Publié dans Enfance

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Catheau 09/04/2012 16:45

J'habite une très vieille maison de la fin du XV° siècle. Mon petit-fils de cinq ans n'aime pas emprunter seul l'unique escalier de la tour. Votre texte me traduit avec justesse ses peurs que,
petite, j'ai aussi éprouvées.

Carole Chollet-Buisson 09/04/2012 18:21



Peurs d'enfant, oui, et aussi apprentissage de la vie, de ses ombres cachées derrière la lumière.



Philon 08/04/2012 22:25

Votre article a en effet interrogé ma mémoire et c'est la raison pour laquelle je m'y suis arrêté. J'ai comme vous la mémoire de l'escalier de ma grand-mère et j'ai la chance d'en conserver un
souvenir positif. C'est pourquoi j'ai essayé de comprendre ce qui chez vous s'était traduit en aspect effrayant alors que votre grand-mère était si tendre.

Carole Chollet-Buisson 08/04/2012 22:58



Je ne veux pas rentrer dans trop de détails personnels, mais la maison dont je parle ne ressemble probablement pas à la vôtre, car mon arrière-grand-père était marchand de grains, et avait bâti
une maison très haute et étroite entourée de vastes entrepôts, par la suite abandonnés. L'escalier était particulièrement encaissé et obscur. Quant aux entrepôts et aux greniers - remplis de rats
et de chauves-souris -, ils étaient plus effrayants encore pour moi.


Mais la réalité vécue n'est qu'un support pour d'autres réflexions : ici la découverte du mal, malgré la douceur et la tendresse de l'entourage.


Bonne soirée.



Philon 08/04/2012 21:28

Dans une nouvelle, la chute est certaine, plus ou moins bien réussie. Mais n'étant ici dans ce voyage là, nous pouvons si nous avons de la chance y couper. Encore que l'escalier se prêtant bien à
la symbolique des âges de la vie. Décidément, il est difficile de l'éviter...

Carole Chollet-Buisson 08/04/2012 21:58



Dans mon article, l'ambiguïté de l'escalier constituait justement la chute au sens littéraire et au sens moral aussi.


Mais "escalier" ou "chutes" sont des mots lourds de symboles, c'est vrai, et on peut leur prêter bien des sens.


Il m'est agréable, quoi qu'il en soit, de constater que mon petit article soulève des questions. Comme je l'ai dit à plusieurs de mes lecteurs : mon but est d'interroger plus que de répondre.



Philon 08/04/2012 19:57

L'escalier qui cristallise la face sombre, inquiétante de la vie, entre la cuisine et son bol de chocolat et la chambre et ses joyeuses couleurs. Un passage sinistre.
Quelle sera la chute ? That is the question.

Carole Chollet-Buisson 08/04/2012 21:06



Vous traduisez bien mon propos. En ce qui concerne la chute, elle n'est jamais certaine, "l'escalier"de la vie peut aussi parfois nous conduire un peu plus haut. La question en effet reste
ouverte.



zadddie 24/03/2012 23:01

faut se lancer je crois... : )

Carole Chollet-Buisson 24/03/2012 23:44



Merci Zadddie ! J'ai besoin qu'on me "pousse" pas mal, c'est sûr. Le mot "procrastination" , qui semble si mystérieux à beaucoup, n'a pas de secrets pour moi, hélas !


Bises,


Carole



Gérard Méry 23/03/2012 23:05

Tu montes quatre à quatre les marches de la belle écriture où tout ce que tu décris est enduit de poésie.

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 23:09



Merci Gérard ! Tu es indulgent, car j'ai manqué la photo (elle est vieille et je n'avais pas un appareil suffisant non plus, mais cela ne m'excuse pas...).



Nounedeb 23/03/2012 16:45

Que de poésie dans ce texte qui nous rappelle les peurs enfantines. Et l'étrange photo, très plate, en est presque l'antithèse.

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 17:16



La photo est assez vieille, et je pense la refaire pour mieux l'accorder au texte, quand je retournerai dans la maison - puisqu'elle appartient encore à ma famille qui l'utilise pour les
vacances. Pour l'instant, tant pis, je la laisse, car on voit tout de même l'étroitesse de cet escalier que le jour n'éclaire pas.


Work in progress...


A bientôt, Nounedeb,


Carole



Pyrausta 23/03/2012 09:37

je n'ai pas connu de tels escaliers mais j'imagine très bien tout ce que tu pouvais imaginer.Ta grand mère avait à la fois tort et raison.Ton imagination déjà en plein travail te préparait à ces
textes d'aujourd'hui qui nous font rire,pleurer,imaginer avec toi.
C'est bien de sortir enfin tes textes des tiroirs mais un jour il te faudra aller plus loin et publier.Tu as un don et ce serait vraiment dommage de passer à coté de la publication papier.

http://editionsleda.fr/introduction/index.html
http://www.facebook.com/profile.php?id=100001786080969

Je suis à peu près certaine que ce lien va te parler beaucoup...

http://www.facebook.com/photo.php?fbid=290661524336715&set=a.100576133345256.560.100001786080969&type=1

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 10:34



Merci beaucoup Pyrausta pour toutes ces informations très utiles que tu me donnes.
Je note tout !


Mais, tu sais, il faut d'abord travailler, beaucoup travailler...


En te remerciant encore pour tout, je te souhaite une excellente journée,


Carole


 



joelle.colomar.over-blog.com 23/03/2012 09:10

Tu me ramènes plus de cinquante ans en arrière où je montais l'escalier trois par trois de peur d'être attrapée par ???? Belle journée Carole. Joëlle

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 10:31



Ces escaliers pleins de cauchemars, beaucoup d'enfants les ont montés dans les vieilles maisons...


Belle journée à toi aussi, Joëlle.



zadddie 22/03/2012 23:39

Mon problème, en commentant, c'est que j'ai tendance à me répéter...
Publies tu déjà? sur papier je veux dire...?

Carole Chollet-Buisson 23/03/2012 00:02



Voilà une question vraiment vraiment agréable, Zadddie. Tu me flattes beaucoup.


Réponse : non, je ne publie que sur le blog, c'est déjà une expérience très riche et utile - mes premiers lecteurs !!  - leur regard m'aide à travailler, et à progresser.


Avant, je gardais tout dans mes tiroirs et je n'écrivais pas beaucoup.


Aussi je te remercie, Zadddie, toi, et tous les autres, très profondément.


Carole


 



ADAMANTE 22/03/2012 19:52

Je garde le silence pour goûter encore un peu l'écho de tes mots. Merci Carole.

Carole Chollet-Buisson 22/03/2012 22:57



Merci à toi surtout, Adamante, pour ce beau commentaire.