L'équerre

Publié le par Carole

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    La haute fenêtre dans le sévère bâtiment de pierres. La lueur calme dans la nuit qui tombait. L'équerre, surtout, la grande équerre jaune pendue à la crémone dans la salle bien rangée où tout trouvait sa place...
    C'était comme si rien n'avait changé.
    Mon esprit a franchi les années et parcouru l'espace.
    J'ai cru revoir l'École. L'équerre à la fenêtre, dans la vieille école d'enfance.
 
    En ce temps-là, on mesurait le monde en hectomètres avec la chaîne d'arpenteur de monsieur Daudin. On le pesait en décigrammes sur la belle balance où l'on plaçait les poids de cuivre. On récitait en litanies les tables de multiplication comme les tables de la loi. On traçait au tableau de grandes figures savantes harmonieuses comme des rosaces. Et on calculait à l'équerre les angles les plus obtus des plus sournois polygones, célébrant chaque jour à la craie le triomphe éternel de la raison géométrique.
    On recopiait à l'encre des morales immuables sur des cahiers lignés. Il suffisait de nommer d'après le livre les champignons féroces cueillis au bois d'épines, pour qu'ils deviennent inoffensifs. Le monde tournait gracieux sur son globe comme le petit train des problèmes sur le parcours que lui traçaient des énigmes ardues et toujours résolues.
     Dans le manuel où nous avions appris à lire, le petit Poucet habitait à l'orée d'un bois si clair et si rempli d'amis écureuils et de copains oiseaux, qu'aucun ogre n'aurait pu y loger son ossuaire. Son père était bûcheron mais n'avait jamais faim. Sa maman belle et blonde comme une fée, é, ée l'emmenait chez le photographe, ph, pho, phe, ensemble ils revenaient de la ville en auto, au, o, couler des jours heureux chez eux, eu, eux.
    C'était un naïf univers, où tout avait sa place, d'où la terreur était bannie aussi bien que l'erreur, et que la vie devait, bien sûr, s'acharner à démonter pièce à pièce. 
    Mais je me dis quelquefois que si dans nos cahiers effacés d'alors tout n'avait pas été si bien tracé, si bien rangé, si clair et si solide, nous nous serions peut-être fracassés, ensuite, dans ce monde étrange et difforme, peuplé d'ogres et d'affamés, qu'on appelle la réalité.
    Et qu'il faut à l'enfance cette calme lueur à la fenêtre, et cette équerre là-haut qui veille patiente sur l'esprit qui s'éveille.
 

Publié dans Enfance

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hamza 24/04/2014 15:28

Quel beau texte. Il m'a fait revenir aux années 1960, dans mon école primaire sise à Kralfallah dans le département de Saida en Algérie. Comme il faisait bon vivre, comme les gens étaient heureux,
et la nature verdoyante agissait sur nos esprits d'enfants. C'était beau tout cela et merci de m'avoir transporté en ces lieux. Merci

Carole 24/04/2014 22:49



J'ai été moi aussi élève à la campagne (en France), et je pense comprendre très bien ce que vous voulez dire. Merci d'être revenu sur mon blog.



Catheau 05/03/2014 19:21

"Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre." Comme elle est belle, et comme vous la dites bien, cette aspiration au savoir.

Nath 05/03/2014 19:03

Le monde n'est pas vraiment d'équerre !
Heureusement pour notre liberté de créer...
Malheureusement parfois pour le respect de notre liberté !

Heu... ma réflexion est elle "d'équerre" ou plutôt un peu tordue ??!! Bof ! Un peu à mon image, j'imagine !

Mais en tout cas, j'aime la tienne.... d'image, bien sûr et de réflexion !!!

Carole 07/03/2014 00:57



J'aime bien aussi quand ça "ondule" un peu ! Merci Nath.



Dalva 05/03/2014 15:31

Ce texte me parle, je suis instit'.
L'école a bien changé mais il y a encore des tas d'élèves rassurés par le travail de classe, par l'écrit, par le fait de se pencher sur son cahier, par le simple fait d'écrire et de s'appliquer. Et
puis il y en a malheureusement d'autres qui sont dans l'inquiétude. Mais cela existe sûrement depuis toujours.
Très belle photo, intrigante qui donne envie d'aller voir le texte. Je n'avais même pas pensé à une salle de classe.

Carole 07/03/2014 01:48



Mais je crois que l'école rassure aussi, dans une certaine mesure au moins, les enfants inquiets. Enfin, il me semble que c'est son rôle, avant le grand fracas de la vie. Mais la tâche est
difficile pour les enseignants.



jamadrou 05/03/2014 09:13

Carole, je viens de repenser à une petite chose: dans ton texte tu ne parles pas de calcul...est-ce pour exorciser le sort et faire son sort à la maladie de la pierre?
(encore une intervention juste pour sourire en parlant de santé...)
belle journée Carole

flipperine 04/03/2014 11:35

de bons souvenirs ces salles de classe

Carole 04/03/2014 23:26



Oui. Merci de votre visite.



Gérard 04/03/2014 00:40

à cette époque tout était d'équerre ou presque ...beaucoup moins maintenant..évolution !

Kri 03/03/2014 15:38

Une très belle photo qui se fait muse bien efficace

mansfield 03/03/2014 11:14

Tes propos très vivants et très justes qui nous ramènent à l'école et dans la salle de classe au moment de la dictée, rappellent que ce qui manque à l'école aujourd'hui, ce sont les repères comme
cette équerre et ses angles sans surprise.

Carole 03/03/2014 12:30



Juste une précision, Mansfield : je n'ai pas dit qu'ils manquaient aux écoles d'aujourd'hui, je pense que les instituteurs ont toujours ce souci d'installer dans leurs classes un monde apaisé. Il
est probable par contre que c'est devenu plus difficile pour eux. J'ai simplement décrit ce que j'ai connu, décanté au filtre de la mémoire, bien sûr.



Joëlle Colomar 03/03/2014 10:12

Je crois que tu as raison Carole. La réalité tape bien assez tôt à la porte de l'enfance. Sachons la préserver. Amitiés. Joëlle

emma 03/03/2014 09:32

quelle belle page encore, Carole... cet autrefois si solide où nous nous sentions en sécurité...

Carole 04/03/2014 23:47



Comme ton petit Pierrot...



jamadrou 03/03/2014 09:00

Et je me souviens de ce petit Poucet qui à la page du O,au, eau
portait un sarrau...
l'école a toujours été un monde à part.
Quand, dans la vie scolaire, doit-elle faire partie "du vrai monde"?

Carole 04/03/2014 23:48



Oui, un sarrau ! Pour répondre à ta question, je crois que cela ne peut être qu'au-delà du primaire. Avant, je crois qu'il faut seulement donner des forces et des armes pour affronter ce "vrai
monde", car il est bien dur et, en fait, les enfants le subissent déjà.



Anne-Marir 03/03/2014 08:28

A l'école élementaire, les enseignants s'efforcent toujours, dans la mesure du possible, de protéger les enfants de la fureur du monde...

Carole 04/03/2014 23:52



Oui, je pense que c'est leur tâche, peut-être la plus difficile d'ailleurs.



almanito 03/03/2014 08:19

C'était l'école, la famille et la société qui étaient ainsi, bien ordonnées, toutes tracées et surtout solides, maintenant on se demande comment se construisent les enfants dans ce chaos..un autre
monde...

Carole 03/03/2014 11:01



La famille, ce n'était pas forcément facile pour tout le monde, la société -c'était du côté de 68 -. Mais l'école était, ou m'apparaissait ce monde ordonné, cet univers de mesure où tout
rassurait parce que tout était assuré.



MARIE 03/03/2014 08:19

C'est fou ce qu'on peut voir quand on marche le nez en l'air, rêveur et porteur de souvenirs indélébiles comme l'encre de mon enfance...

cathycat 03/03/2014 07:24

Quel texte magnifique ! comme j'aimais cette école là et comme je la remercie de m'avoir construite telle que je suis. Après la primaire, la vie devient plus hasardeuse, élastique, mouvante mais
ces années là ont la rectitude de cette équerre qui t'a fait un clin d'oeil. Je me suis régalée... Belle journée à toi.

jill bill 03/03/2014 02:58

Je n'aurais pu mieux dire.... ma foi ! Merci...