L'engoulant

Publié le par Carole

engoulant-5.jpg
 
    L'engoulant, c'est cette mâchoire de dragon qui orne souvent le coin des poutres maîtresses des plus belles maisons médiévales. C'est cette gueule clouée sur sa morsure qui permet de joindre solidement une poutre horizontale à une poutre verticale, et dont le masque hideux sert de renfort. On n'en a conservé que quelques-uns, de ces engoulants d'autrefois, et j'ai photographié celui-ci à Blois, ville de rois et d'anciennes merveilles.
 
     L'engoulant, c'est, en somme, la part du Mal dans le bel édifice que pensa l'architecte.
 
   Car la Bête, on le sait, partout rôde, et partout menace, et toujours veut détruire ce qui pourrait lui échapper. Aussi - nos ancêtres l'avaient compris -, si l'on veut s'en débarrasser, il faut la laisser entrer au logis, lui faire sa place en la maison, en la logeant en quelque lieu où sa férocité pourra servir. Elle plantera ses dents comme des clous dans la bâtisse, qui n'en sera que plus solide, et, pendant qu'elle sera occupée à mordre goulument les poutres, elle sera bien en peine d'engloutir l'édifice. Et puis, ils avaient, je crois, cette conviction, ces anciens constructeurs, que le temps, la patience, l'ordre harmonieux des jours, à la grâce de Dieu, viendraient à bout de tant de hideur, et que les crocs émoussés de la Bête se confondraient si bien avec la vieille poutre, plus tard, qu'on n'en devinerait plus le dessin féroce qu'à grand effort, et qu'ils finiraient même, peut-être, par devenir tout à fait acceptables.
    Ceux qui ont inventé l'engoulant avaient une confiance infinie dans le pouvoir du Bien et du Beau à tout réunir en eux, au bout du compte et du décompte, dans la grande maison du monde.
 
    Mais nous sommes d'un siècle où tant d'édifices se sont effondrés, que nous avons laissé fuir l'engoulant, et voilà que, délivré de sa poutre, il va libre et hurlant, à la haine à la mort, dans les ruines fumantes de nos illusions écroulées.

Publié dans Blois

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
J'aime ces croyances d'autrefois qui donnaient un sens à la vie.
Je ne connaissais pas l'engoulant.
Douce soirée Carole
Répondre
L
Quelle découverte, Carole ! C'est passionnant. Et comme tu as raison de dire que l'homme a détruit l'harmonie entre le Bien et le Mal. Homme absurde, homme vaniteux qui se croit maître du
monde..
Un grand merci,Carole !
Répondre
G
Tu ne te feras ps "engouler " pour la qualité de la photo
Répondre
C


Merci !



M
Quoiqu'il en soit, c'est magnifiquement sculpté !
Répondre
Z
magnifique!
Répondre
N
Bonsoir Carole !
Je ne connaissais ni le nom ni la signification réelle de l'engoulant, c'est très intéressant. L'idée finale est bien triste, mais tellement vraie...
Bravo pour toute cette réflexion très plaisante !
Bises, bonne soirée !
Répondre
C
Bonsoir Carole,

J'ai eu l'impression de prendre place devant l'âtre et d'écouter un récit de veillée, de le laisser pénétrer en moi, tisser sa toile dans la partie la plus instinctive de mon être...
Engoulant des contrées obscures, profondes, créature des cauchemars d'autrefois qui disaient la sagesse de l'Homme, sagesse tombée aux oubliettes...
Jormundgandr de la mythologie nordique, l'engoulant est l'une des émanations du serpent de mer, la bête qui nous dévorera au Crépuscule des Puissances mais l'Humanité renaîtra.
Je me suis épanchée, c'est un sujet que j'aime beaucoup et mon mari aussi, il est passionné de mythologie nordique, a étudié les Sagas et les runes. Nous avons souvent traqué l'engoulant dans les
vieilles villes mais je te rassure, nous n'avions pas de panoplie de chasseurs de bêtes fabuleuses...rires!
Tu m'enchantes avec tes récits, je m'y love avec un plaisir constamment renouvelé.
Belle soirée Carole, amitiés
Cendrine
Répondre
V
Je ne connaissais pas ce mot ni sa signification, et si tout cela est vrai, comme tu as raison, Carole !
Répondre
C


Je ne suis pas spécialiste, j'ai donc bien précisé : "je crois" - Mais Richard Lejeune confirme pour l'art égyptien, ce qui est un élément déjà intéressant.



N
Je trouve que la sculpture romane a souvent un air de famille - sur le plan esthétique, car je n'en connais pas la symbolique, avec l'art précolombien. Et j'ai lu avec intérêt le commentaire de
Richard Lejeune.
Répondre
C


Oui, cette proximité étonne souvent.



E
en relation avec la terrible "goule" alors, pas simplement la gueule ?
Répondre
C


Un jeu de mots, plus tôt, d'un monstre à un autre.



M
L'engoulant se serait-il aujourd'hui emparé du mal de vivre qui empoisonne tous nos pays en crise?
Répondre
C
Engoulant, Est-ce l'autre nom de la sablière des églises bretonnes ?
Répondre
C


Pas tout à fait, car il se trouve toujours en coin. Mais l'idée décorative est très proche en effet.



J
Oh! ce mot me plaît, il sonne bien à mon oreille, presque "gouleyant" comme le vin qui fait tourné la tête.
Et pourtant ce mot désigne une chose bien sombre.
Même dans l'engoulant il doit y avoir une part de lumière...
dans ce terme peut être? Alors je vais m'engouer pour ce mot, même s'il représente une part d'ombre et j'en ferai un poème.
Je suis attirée par la sombre et par la nouveauté.
Et ce mot m'est totalement nouveau, Merci Carole me voici partie sur les chemins des Hauts Engoulants
Répondre
J
Tu me fais découvrir quelque chose Carole. Impressionnant, mais tellement symbolique ! Cette part d'ombre que notre monde moderne veut effacer à tous prix et qui nous saute à la figure ! Acceptons
là en nous et elle deviendra plus paisible. Amitiés. Joëlle
Répondre
R
Il existe beaucoup de continuités symboliques entre l'art médiéval et celui venant des plus anciennes conceptions égyptiennes qui, elles aussi, divisaient le monde en deux états distincts : la
stabilité et le chaos.
Ce qu'en d'autres termes les philosophes nomment le Bien et le Mal.

Feue Christiane Desroches Noblecourt a magistralement démontré l'évidence des accointances entre, notamment les zodiaques, comme celui du temple de Denderah, actuellement au plafond de la minuscule
salle 12 bis du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et celui du tympan de la superbe basilique de Vézelay, en Bourgogne.

Car en Égypte antique, tout concourait à ce que la Maât (principe de Vérité, de Justice, permettant une société harmonieuse) se devait de régulièrement combattre le chaos, toujours aux aguets,
toujours prêt à déstabiliser le pays. Raison pour laquelle, les Égyptiens s'entouraient d'objets à valeur apotropaïque - ce qu'à vous lire, représente les engoulants dans l'architecture du Moyen
Âge -, aux fins de se débarrasser des esprits maléfiques ...
Répondre
C


Je ne suis pas du tout historienne, ni spécialiste de l'histoire de l'art, mais c'est exactement ainsi que j'ai interprété mon "engoulant"
médiéval. Et ce que je voulais dire, en conclusion, c'est que notre monde "moderne" n'a plus guère cette capacité de penser le mal en lui donnant une place dans l'ordre général et harmonieux des
choses, si bien que, face à cette évidence du mal, indéracinable, toujours prêt à se déchaîner lors des catastrophes, ne pouvant plus lui faire sa "place" dans l'ordre du monde, nous en sommes
réduits au désespoir, hommes absurdes que nous sommes devenus... Alors que les civilisations qui nous ont précédés pensaient complémentairement le mal et le bien, et croyaient à un ordre
englobant et dépassant le mal.



A
J'ai vu ce genre de sculpture dans une chapelle à Pont-Aven.
Aurions nous de tout temps eu peur du monstre qui sommeille en nous?
Répondre
A
Ma réflexion ne va pas si loin et reste sans doute très simplette, cet engoulant évoque pour moi les pancartes agressives adressées aux visiteurs:" chien méchant!" qui donnent déjà une idée de la
personnalité du maître des lieux...
Répondre
C


Almanitoo, c'est le gros plan de la photo qui peut donner cette impression, car l'engoulant n'est guère visible quand on est un peu à distance de la belle façade ancienne. Il se fond
harmonieusement à l'ensemble et on ne le distingue que si on regarde bien. Le chien méchant n'a pas cette discrétion - ou alors c'est un bon chien de compagnie...



J
Je découvre le mot et la chose... Merci Carole !
Répondre
J
Molière aurait dit : "Qu'en termes galants ces chose là sont mises"
Répondre