L'écraseur d'heures

Publié le par Carole

montgolfière 1
 
Quand j'ai photographié, tout à l'heure, ces enfants qui passaient, dans la nacelle de leur petite montgolfière, près de l'écraseur d'heures, sur le Manège magique, je me suis souvenue de la petite fille que j'avais vue dans le tramway, en venant.
Une blondinette toute pâle, assise très petite près d'une femme assez âgée en jupe fleurie qui devait être sa grand-mère.
A vrai dire je ne les aurais remarquées ni l'une ni l'autre si, brusquement, je n'avais entendu ce dialogue :
  "Il sera là, tout à l'heure, mon papa ?
  -Il est mort, ton papa. Il y a déjà un an qu'il est mort, ton papa. C'est pour ça que ta maman est toute seule".
La femme parlait lentement, de façon à être parfaitement comprise de l'enfant, et dans chacun de ses mots, méthodiquement, définitivement, elle écrasait l'espoir, heurtait à l'impitoyable réalité le rêve de l'orpheline. Avec la certitude de faire ce qu'il fallait.
La petite fille, enfoncée sur son siège, regardait dans le vide, et se taisait. Elle avait vraiment l'air toute petite, toute pâle, près de la femme qui maintenant souriait - comme on sourit dans la conscience du devoir accompli.
 
Quand je suis passée près du Manège magique, que j'ai aperçu ces enfants - cette petite fille surtout, cette autre petite fille, qui regardait l'écraseur actionner sa machine, étirer les cadrans, et hacher lentement, méthodiquement, en justicier sûr de son droit, les aiguilles du temps -, il était trop tard, la femme du tramway avait depuis longtemps entraîné l'enfant hébétée.
 
Pourtant. Ne peut-on les laisser rêver un moment, tous les enfants qui souffrent ?
Ne peut-on les laisser, juste une fois, grimper dans la montgolfière, s'approcher de l'écraseur d'heures, et reprendre leur tour dans le grand manège du bonheur qui ne finira pas ?
 
écraseur d'heures 1

Publié dans Fables

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A
L'absence, la vérité qui se dit, l'enfant sait, inutile de cacher. Mais l'espoir, ce fil ténu entre deux monde, la foi en une autre dimension qui pourrait relier deux parties séparées de l'amour
c'est peut-être cela qu'il faudrait montrer à l'enfant, ce chemin qui mène à la perception de cette palpitation, tout au fond de lui... et qui porte ce message : "tu n'es jamais seul".
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C


Du réel brutal à l'espoir qui fait avancer la vie, l'amour nous guide. Merci, Adamante, pour ton beau commentaire.



G
Emouvante ta petite histoire, qui aurait pu passer inaperçue; Ceci dit les heures s'écrasent bien d'elles mêmes pas besoin d'un écraseur de service.
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C


Mais cet écraseur-là les dilate, les étire, et arrête le mouvement des aiguilles...



S
Bonsoir Carole,
Suis paresseuse et fais ici un copier/coller de mon commentaire sur facebook : Toute l'enfance est dans ce texte, la place du rêve dans le regard suspendu de l'enfant et son décalage avec le temps
des réalités. Suzâme
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C


Merci, Suzâme, d'avoir si splendidement commenté mon texte sur facebook. Je ne vais pas souvent sur ce réseau moi-même.



K
L'écraseur d'heures ... holàlàlà tu ne connais pas un dilatateur d'heures?
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C


Mais l'écraseur d'heures dilate les cadrans et arrête le mouvement des montres : regarde...


A bientôt, Kri.


 



G
Comme c'est bien dit!
L'adulte a vécu,vit et se libère.
L'enfant,lui n'a pas connu,
Il découvre,apprends,
Qui sait comment,
Dans son petit monde à lui,
Dans son environnement.
Les respecter,
Les aider
A être,
A exister,
Les écouter,
Et surtout
Les aimer!
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C


Comme tu as raison, Gisèle, d'insister sur ce dernier mot : "aimer" !



P
Il est toujours délicat de trouver le juste équilibre entre la vérité due à l'enfant qui revient par ses questionnements sur sa douleur et la nécessité de préserver sa capacité à rêver et s'amuser
... il serait bon pour l'enfant que soient privilégiées les bonnes heures et d'écraser les mauvaises .
Merci Carole pour ce texte extrêmement touchant .
Plume .
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C


Un équilibre si délicat, Plume, tu as raison. Merci pour ce beau commentaire.



H
Les enfants ont accès à un pan du monde qui échappe aux ¨grands¨.
Faudrait essayer au moins d'improviser à même les facettes de l'univers, souffler avec eux à travers cette flûte de ¨pans¨ du monde.

Hélène*
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C


Rester un peu enfant, oui. Merci, Hélène.



N
La certitude de certains adultes peut-être ravageuse. Souhaitons que cette petite fille se soit évadée dans la montgolfière de sa rêverie...
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C


La grand-mère avait sans doute raison, mais ça, c'est le point de vue rationnel, raisonnable.
Le parti du rêve est toujours déraisonnable. 



C
Il est difficile de rêver quand on est orphelin. Merci pour ce billet si sensible.
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C


Merci, Catheau. 



M
Une très jolie parabole, je pense qu'il faut toujours laisser une part de rêve aux enfants comme aux adultes, les histoires, les belles qui ont du sens sont faites pour ça. Merci de le préciser
Carole.
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C


Parabole mêlée au témoignage, puisque j'ai vraiment rencontré hier à la fois ce manège et ces personnages. Mais le réel tend souvent vers la parabole.



M
Je crois que c'est difficile de grandir orphelin, on se construit différemment... ce qu'a fait ma fille, orpheline depuis la naissance et qui à douze ans crachait au visage de son professeur
principal "mon père est DECEDE... savez pas lire, c'est écrit sur ma fiche !"... difficile mais ils se construisent sans illusion, peut-être un peu désenchantés... peut-être n'ai-je pas fait
vraiment ce qu'il fallait...
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C


Tu as certainement fait ce qu'il fallait, mais c'est très très difficile, je le crois, et tous les orphelins que j'ai connus ont eu du mal à "se construire", comme tu le dis, même si ce n'était
pas toujours visible.


Il m'a semblé en écoutant cette grand-mère qu'elle avait déjà dit les mêmes choses des dizaines de fois à cette petite fille - elle avait, elle, connu son père vivant.


 



E
il y a la vérité de la grand mère, qui se doit d'être dite, et le petit moulin de rêve dans la tête de la petite, qui peuvent cohabiter.
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C


Je crois que c'est cela, oui. Il faudra que la petite fille trouve son équilibre entre ces deux "vies".



R
Indépendamment de la réflexion qu'elle initie - et probablement pour ne point trop m'épancher à son sujet -, votre intervention a éveillé en moi une certaine curiosité.
Abusé par la présence de ces "montres molles", - j'ai cru, l'espace d'un instant, voir sur la gauche de votre cliché un Dali que je ne reconnaissais pas vraiment, notamment au niveau des
personnages.
Intrigué, j'ai fouillé le Net et ai appris l'existence de ce manège particulier.

Puisqu'il est à Nantes pour l'instant, et qu'apparemment vous l'avez vu de près, pourriez-vous confirmer ou infirmer ce que je pense : il me semble s'agir d'une oeuvre destinée à bien plus éveiller
le questionnement des adultes que celui des enfants.
Qu'en pensez-vous ?
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C


Je vais plutôt infirmer ce que vous dites, alors : il faut savoir que le personnage de l'"écraseur", comme les autres personnages figurant sur le manège, est animé.
(Du reste j'ai mis deux photos dans l'article, pour montrer les déplacements du personnage et des montres - il faudrait que je me mette à la vidéo, ce serait plus facile dans ce genre de cas.)


Les enfants suivent donc tous du regard les personnages qui remuent sur ce manège très coloré et qui les élève très haut sur ses machines. Quant à leur questionnement, je ne peux me prononcer,
mais chez beaucoup d'enfants les images perçues suivent un long parcours, jusqu'à l'âge adulte.


Pour les "montres molles" de Dali, elles sont peut-être à l'origine de cet "écraseur", mais lui fabrique de plates galettes avec les montres qu'il met dans sa machine


 


 



J
Difficile Carole... pour avoir été cette petite fille, il est des êtres qui ne nous quittent jamais. Ils reviennent dans nos rêves plus beaux qu'ils n'étaient. Malgré tout ce que l'on peut dire à
l'enfant, il parvient toujours à se soutraire à la réalité, au moins par moments, c'est là sa force ! Bon dimanche. Joëlle
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C


Tes mots m'émeuvent beaucoup, Joëlle. Cette petite fille m'a fait de la peine, et j'ai eu l'impression que la conversation que j'avais entendue avait été souvent répétée. J'espère que cette
enfant trouvera assez de force dans ses rêves pour affronter la réalité.



J
Que dire... rien ! Si, la vie est injuste, elle afflige même les p'tites filles.... merci !
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C


C'était une rencontre extrêmement triste, en effet.



N
Me touche beaucoup cette histoire...
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C


Merci Nova.



Z
Tres émouvante cette histoire
...Ecraser les mauvaises heures....
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C


Merci, Zadddie. Oui, il ne faudrait écraser que les mauvaises.