L'accent

Publié le par Carole

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"Et pis voyons, si je m'souviens,
Voyons dans c'coin d'Beauce.

Y avait dans l'temps un bieau grand ch'min
- Cheminot, cheminot, chemine ! -
A c't'heur' n'est pas pus grand qu'ma main...
Par où donc que j'chemin'rai d'main?" (Gaston Coûté, "Les Mangeux d'terre")
 
 
L'accent, c'était le bien de tous ici autrefois.
Rocailleux comme un caillou de la Houzée.
Tendre et moussu comme un calcaire usé.
Patient et roucoulant comme une tourterelle au donjon.
Large et pansu comme la vieille église fortifiée.
Lourd et gras comme la terre de Beauce.
Sec et dur comme le vent du nord par-dessus les plateaux amputés de leurs arbres.
Il obéissait à des rythmes et des lois antiques - longues brèves dactyles et spondées - :  on traînait sur la "gââââpette", on faisait crisser gaiement la "bééérouette", mais on disait très vite, en vrai "pésan bénaise", d'un seul claquement de langue : "S'lommes !".
L'accent s'épanouissait encore dans la voix tranquille de mes grands-parents ; déjà il avait disparu de celle de leurs enfants ; il faisait rire leurs petits-enfants.
Quelques vieux, dans des salles de ferme un peu sombres, s'arcboutent encore en vain sur ce trésor qu'ils ne légueront pas.
 
L'accent, le vieil accent, le bel accent n'est plus, ne reviendra jamais.
Détruit par quoi ? par l'école et la télévision, par tous les fils électriques qui relient cet ancien monde au nouveau ? Peut-être.  Mais, plus sûrement encore, par la honte sourde d'être d'ici, de ce petit village, de cette Beauce mal aimée.
 
L'accent, je l'entends encore parfois en rêve quand je marche sous les hauts murs où rampe depuis des siècles un même lichen rouillé de pluies, ou quand là-haut je vois, dans ce ciel ondoyant dont le clocher est l'axe, le vent, comme un berger fou, pousser ses nuages égarés vers des mondes engloutis.

Publié dans Le village : Selommes

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Miche 18/07/2012 03:01

On ne voit jamais aussi bien le ciel que dans la plaine...

Carole 24/07/2012 20:50



Oui, mais, le ciel, lui, n'a pas disparu.



adamante 18/07/2012 00:51

L'accent racine, mémoire d'une terre, une certaine sagesse sinon une sagesse certaine... perdu, il faut gommer les différences à tout prix.

Carole 27/07/2012 13:25



Perdu, oui, et plus vite qu'un autre, car il s'y attachait la honte d'être un "pésan", un "plouc"... hélas !



joelle.colomar.over-blog.com 16/07/2012 11:47

Peut-on vraiment corriger un accent ? Certains le prennent facilement, d'autres non. Dans le midi, il est parfois si fort que cela déforme les mots et rend le langage incompréhensible.J'aime
entendre les différents accents. Il m'arrive de savoir d'où vient une personne grâce à cela. De cette multiplicité se crée un mondesympathique et vivante. Bises. Joëlle

Catheau 16/07/2012 08:50

Gaston Coûté,merveilleux poète de ce monde disparu que vous évoquez avec tendresse et mélancolie.

Plume 15/07/2012 21:55

J'ai conservé quelques traces de cet accent si caractéristique aussi en Bourgogne, sur les films super 8 que nous avons réalisés à partir des années 70, dans les réunions de famille et les fêtes
associatives. C'est un patrimoine culturel que je peux transmettre à mes enfants et petits-enfants, avec un petit lexique des expressions de notre patois ...
J'aime ce texte coloré de ces parfums qui s'évanouissent au fil du temps.
Merci et bisous,
Plume .

emma 15/07/2012 18:59

je lis et j'aime

Nounedeb 15/07/2012 16:39

...une petite correction, j'ai cliqué trop vite...
Plus de notes posées
Sur la portée déserte des fils téléphoniques.
L’accent n’est plus chanté,
Et l’oiseau solitaire s’est perché au clocher.
De sa voix monocorde
Il barbouille le ciel,
Sons indifférenciés.

Nounedeb 15/07/2012 08:19

Chère Carole, ce beau texte, et la photo, m'ont inspiré ce petit texte:

Plus de notes chantées
Sur la portée déserte des fils téléphoniques.
L’accent l’a désertée,
Et l’oiseau solitaire s’est perché au clocher.
De sa voix monocorde
Il barbouille le ciel,
Sons indifférenciés.

Hélène Carle 15/07/2012 04:35

L'accent c'est le salé, le poivré, c'est la saveur unique.
Chez nous, l'accent chante et module et s'empresse, ni ancien, ni nouveau, créé à l'emporte-pièce, il a le goût de bonbons clairs.

Hélène*

Suzâme 14/07/2012 21:40

Bonsoir Carole,
Tu nous livres là une belle déclaration à l'accent. C'était l'identité culturelle d'une région et le caractère d'une voix autant que du climat. Tu transmets avec beaucoup de justesse, de
sensibilité retenue ce que l'humanité perd à chaque génération. C'est pourquoi je comprends que le patois et des traditions folkloriques perdurent grâce à des associations le plus souvent. J'ai en
tête cette pensée peut-être injuste: ce que le temps nous vole... Suzâme

Cendrine 14/07/2012 20:11

Bonsoir Carole,
L'accent c'est la musicalité du langage... Ce très beau texte lui rend un vibrant hommage. Ces paroles rugueuses font rire certes mais tant qu'elles vivent encore, c'est tant mieux!
Je te souhaite une belle soirée. Amitiés
Cendrine

Amaryllis 14/07/2012 19:11

Ce sont les joies de l'uniformisation... tous selon les critères en vigueur !!! bisous carole

Carole 27/07/2012 13:28



Et il y a longtemps que c'est en marche, je crois qu'aucun jeune n'a plus d'accent au village depuis les années 60 (radio, télé...) ... plus que les vieux, très très vieux maintenant...



jill bill 14/07/2012 17:57

Bonjour Carole.... Eh oui il se meurt pour ne pas dire encore enterré au fin fond de ces villages avec leurs gens... ceux d'avant ! Mon grand-père parlait trois langues, dont son patois... Merci,
j'aime ! Jill