L'absence

Publié le par Carole

Wilma-Hurskainen.jpg
 
J'ai beaucoup aimé, parmi les oeuvres exposées lors de cette nouvelle "Quinzaine photographique nantaise", la série "Growth" présentée par la photographe Wilma Hurskainen. C'est un projet tout simple en apparence : la photographe et ses trois soeurs devenues adultes ont rejoué, plusieurs années durant, les rôles que leur avait assignés leur père, sur les photos de famille de leur enfance. Puis les photos ont été montées côte à côte, la vieille photo prise par le père à gauche, et la nouvelle à droite, du côté de la page qu'il faudra bientôt tourner.
Tout l'intérêt bien sûr réside dans la somme des décalages, évidents ou subtils, qui traduisent la "croissance" et le détachement progressif des êtres emportés par le temps : l'enfant est devenue femme, le regard rêveur est devenu un regard pensif, le sourire heureux s'est un peu figé, et il faut se serrer se gêner s'écraser pour tenir encore à quatre dans l'espace où chacune autrefois trouvait si naturellement sa place.
Mais l'image qui m'a semblé la plus juste, la plus profonde, c'est celle de l'absence.
Le grand-père mort ne pouvait plus prendre place sur le canapé, comme avant... Alors elles, tout simplement, se sont assises toutes serrées près de sa forme absente. Souriantes, malicieuses et joueuses, assises sans paraître le remarquer tout contre ce grand vide qu'avait laissé le mort.
Et c'est bien ainsi, ainsi que cela se passe, toujours. Lorsque quelqu'un qu'on a aimé disparaît. On continue, et c'est comme si le mort n'était plus rien, puisque tout peut continuer. On accomplit tous les gestes qu'exige la vie, ce grand metteur en scène, et on sourit au photographe, puisqu'il faut bien jouer le jeu. Mais lorsqu'on développe la photographie, on s'aperçoit que l'absent est toujours à sa place. Qu'on s'appuie contre l'ombre disparue, qu'on se tient près de son absence comme au bord d'un vide si bien rempli de lui-même qu'il nous soutient de tout son être – mieux qu'aucune présence.
 

Publié dans Nantes

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L
Ton dernier paragraphe me serre très fort le coeur, il dit avec une telle justesse la présence de l'absent! Je ressens infiniment ton texte et je te dis "Merci", Carole,pour ces mots dont chacun
est à sa place. Et console tout en faisant mal...

Lorraine
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F
et oui quand on reproduit une scène du temps passé on se souvent tjs de nos anciens
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M
Troublant, émouvant et tellement envoûtant comme une histoire de fantôme qui vous obsède! Nos fantômes sont toujours vivants en nous!
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Q
C'était ce qui m'avait le plus touchée dans la nouvelle dont j'avais cité le texte intégral ici :

http://quichottine.fr/2011/05/patricia-chatel-la-kermesse-52964242.html

L'album photo me parle encore aujourd'hui, autant, d'autant que tu es particulièrement liée à cette absence qui me fait encore pleurer aujourd'hui.

http://quichottine.fr/2014/02/les-fleurs-de-carole.html

Passe une douce journée.
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C


Merci, Quichottine, je suis allée relire ton beau texte.



H
Très beau texte traitant de la vie et de la mort. C'est émouvant quand même.La disparition du grand père est vraiment ressentie. Chacune des adultes a, dans l'esprit la présence du grand père dont
l'image plane dans l'espace considéré.
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C


Oui, pour réaliser cette photo, il fallait que toutes aient en tête l'absence du grand-père. Beaucoup d'amour dans cette image, je trouve.



B
un regard pertinent, l'absence est tellement présente.

j'apprécie de revenir sur ton blog, avant j'étais belbe, je suis devenu bernieshoot
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C


On change souvent d'identité grâce aux blogs. Merci.



A
Elle est belle, cette photo. Belle parce que la vie continue à travers ces petites filles devenues femmes, belle parce que cette place restée libre illustre combien l'absent est toujours là,
omniprésent dans les coeurs.
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M
Bel article. Il est bien difficile de mettre l'essentiel en mots, pourtant cela se dit de tant de façons... entre chaque mot un silence... et aussi les images.
Merci
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J
Quel réalisme dans tes propos Carole ! J'ai maintes fois constaté que la place de l'absent était visible sur les photos de famille. Amitiés. Joëlle
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D
Oui, une photo très intéressante, et encore plus avec ton éclairage. Je l'ai regardée une première fois, avant de lire ton texte, et puis de nouveau après ma lecture. Elle avait pris beaucoup de
relief.
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M
C'est poignant. La photo aide et c'est dans le souvenir de ses proches qu'une personne décédée continue à vivre. Et puis quand les proches ne sont plus là ...
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A
Je trouve très émouvantes ces deux photos si quelconques en apparence, c'est une belle idée de les avoir réunies.
Ce que tu dis de l'absence est bouleversant. A la lecture de ton texte, cette place vide, sur la photo, emplit tout l'espace,saute aux yeux, au coeur...
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J
Le détachement progressif... j'aime cette formule, car en effet il faut laisser au temps le temps de faire son deuil, tout en continuant de vivre sans et "avec" l'autre, merci...
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N
Un bien bel article, une analyse pleine de finesse. Merci !
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