L'absence

Publié le par Carole

Wilma-Hurskainen.jpg
 
J'ai beaucoup aimé, parmi les oeuvres exposées lors de cette nouvelle "Quinzaine photographique nantaise", la série "Growth" présentée par la photographe Wilma Hurskainen. C'est un projet tout simple en apparence : la photographe et ses trois soeurs devenues adultes ont rejoué, plusieurs années durant, les rôles que leur avait assignés leur père, sur les photos de famille de leur enfance. Puis les photos ont été montées côte à côte, la vieille photo prise par le père à gauche, et la nouvelle à droite, du côté de la page qu'il faudra bientôt tourner.
Tout l'intérêt bien sûr réside dans la somme des décalages, évidents ou subtils, qui traduisent la "croissance" et le détachement progressif des êtres emportés par le temps : l'enfant est devenue femme, le regard rêveur est devenu un regard pensif, le sourire heureux s'est un peu figé, et il faut se serrer se gêner s'écraser pour tenir encore à quatre dans l'espace où chacune autrefois trouvait si naturellement sa place.
Mais l'image qui m'a semblé la plus juste, la plus profonde, c'est celle de l'absence.
Le grand-père mort ne pouvait plus prendre place sur le canapé, comme avant... Alors elles, tout simplement, se sont assises toutes serrées près de sa forme absente. Souriantes, malicieuses et joueuses, assises sans paraître le remarquer tout contre ce grand vide qu'avait laissé le mort.
Et c'est bien ainsi, ainsi que cela se passe, toujours. Lorsque quelqu'un qu'on a aimé disparaît. On continue, et c'est comme si le mort n'était plus rien, puisque tout peut continuer. On accomplit tous les gestes qu'exige la vie, ce grand metteur en scène, et on sourit au photographe, puisqu'il faut bien jouer le jeu. Mais lorsqu'on développe la photographie, on s'aperçoit que l'absent est toujours à sa place. Qu'on s'appuie contre l'ombre disparue, qu'on se tient près de son absence comme au bord d'un vide si bien rempli de lui-même qu'il nous soutient de tout son être – mieux qu'aucune présence.
 

Publié dans Nantes

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Lorraine 14/10/2014 12:29

Ton dernier paragraphe me serre très fort le coeur, il dit avec une telle justesse la présence de l'absent! Je ressens infiniment ton texte et je te dis "Merci", Carole,pour ces mots dont chacun
est à sa place. Et console tout en faisant mal...

Lorraine

flipperine 14/10/2014 00:08

et oui quand on reproduit une scène du temps passé on se souvent tjs de nos anciens

mansfield 12/10/2014 21:51

Troublant, émouvant et tellement envoûtant comme une histoire de fantôme qui vous obsède! Nos fantômes sont toujours vivants en nous!

Quichottine 12/10/2014 10:54

C'était ce qui m'avait le plus touchée dans la nouvelle dont j'avais cité le texte intégral ici :

http://quichottine.fr/2011/05/patricia-chatel-la-kermesse-52964242.html

L'album photo me parle encore aujourd'hui, autant, d'autant que tu es particulièrement liée à cette absence qui me fait encore pleurer aujourd'hui.

http://quichottine.fr/2014/02/les-fleurs-de-carole.html

Passe une douce journée.

Carole 13/10/2014 01:08



Merci, Quichottine, je suis allée relire ton beau texte.



hamza 11/10/2014 20:25

Très beau texte traitant de la vie et de la mort. C'est émouvant quand même.La disparition du grand père est vraiment ressentie. Chacune des adultes a, dans l'esprit la présence du grand père dont
l'image plane dans l'espace considéré.

Carole 14/10/2014 01:45



Oui, pour réaliser cette photo, il fallait que toutes aient en tête l'absence du grand-père. Beaucoup d'amour dans cette image, je trouve.



bernieshoot 11/10/2014 16:03

un regard pertinent, l'absence est tellement présente.

j'apprécie de revenir sur ton blog, avant j'étais belbe, je suis devenu bernieshoot

Carole 14/10/2014 01:44



On change souvent d'identité grâce aux blogs. Merci.



almanito 11/10/2014 14:33

Elle est belle, cette photo. Belle parce que la vie continue à travers ces petites filles devenues femmes, belle parce que cette place restée libre illustre combien l'absent est toujours là,
omniprésent dans les coeurs.

Miche 11/10/2014 12:10

Bel article. Il est bien difficile de mettre l'essentiel en mots, pourtant cela se dit de tant de façons... entre chaque mot un silence... et aussi les images.
Merci

JC 11/10/2014 10:48

Quel réalisme dans tes propos Carole ! J'ai maintes fois constaté que la place de l'absent était visible sur les photos de famille. Amitiés. Joëlle

dalva 11/10/2014 10:17

Oui, une photo très intéressante, et encore plus avec ton éclairage. Je l'ai regardée une première fois, avant de lire ton texte, et puis de nouveau après ma lecture. Elle avait pris beaucoup de
relief.

michèle 11/10/2014 07:26

C'est poignant. La photo aide et c'est dans le souvenir de ses proches qu'une personne décédée continue à vivre. Et puis quand les proches ne sont plus là ...

Anne-Marie 11/10/2014 06:57

Je trouve très émouvantes ces deux photos si quelconques en apparence, c'est une belle idée de les avoir réunies.
Ce que tu dis de l'absence est bouleversant. A la lecture de ton texte, cette place vide, sur la photo, emplit tout l'espace,saute aux yeux, au coeur...

jill bill 11/10/2014 04:21

Le détachement progressif... j'aime cette formule, car en effet il faut laisser au temps le temps de faire son deuil, tout en continuant de vivre sans et "avec" l'autre, merci...

nanegrub 11/10/2014 03:00

Un bien bel article, une analyse pleine de finesse. Merci !