Juste un mot du 11 novembre

Publié le par Carole

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    Juste un mot du 11 novembre, juste un mot pour toi, DAHOMA Simbala, du 7e Bat. d'étapes malgaches, que j'ai croisé tout à fait par hasard, au cimetière de Blois, sous le drapeau français en berne, dans le carré militaire des morts de 14-18.
 
     On t'avait fait venir de très loin pour te coucher dans ton sang, et on t'avait envoyé, blessé, mourir dans cette ville étrangère. Puis on avait posé, par-dessus ton corps perdu et glacé, la stèle des musulmans, parmi les croix des autres.
    Tu étais de Madagascar, une île qui me fascinait quand j'étais enfant, et dont je décalquais patiemment les contours sur mon livre de géographie, pour le plaisir de placer, dans mes rêves, parmi les oiseaux, les rivières et les arbres, le doux nom de Tananarive, ainsi qu'on appelait encore alors, dans nos écoles d'un monde à peine décolonisé, Antananarivo. Ou bien peut-être étais-tu plutôt des Comores, que j'aimais bien aussi, posées plus petites sur l'Océan comme quatre rangs d'alcyons. Comment savoir, puisque le mémorial des disparus n'a rien retenu de toi, que ton nom et le lieu de ta sépulture ?
    Tu es né quelque part sur l'océan très bleu des atlas et des globes, dans une île lointaine qu'on dessinait en rose et en vert sur les cahiers d'écoliers, et tu es mort dans la boue de France : ne sachant rien de toi, je ne dirai rien d'autre.
    Si, pourtant, tout de même, autre chose encore. Peu de chose.
    Juste un mot pour ta mère aussi, pour ta mère dont le nom n'est pas sur la stèle, pour ta mère qui longtemps t'attendit, là-bas.
    Juste un mot pour la femme sur l'île, à qui, un jour, a été lue cette lettre où on disait que tu ne rentrerais plus. Mort, pour la France, enterré, pour la France, que tu étais. Au loin, très loin, là où jamais, jamais elle n'irait.
    Juste un mot pour les larmes qui ont coulé sur ses joues sombres, auxquelles se mêlaient, en longues rides grises, sans qu'elle pense même à les essuyer de son pauvre mouchoir, la poussière lasse des tranchées, le grain lent de tes heures de douleur sur le lit d'hôpital, la terre lourde de cette tombe qu'elle ne verrait pas, et ce sable aride du deuil, où ne s'enracinent d'autres chrysanthèmes que ceux du désespoir, aux pétales blancs de glace.

Publié dans Blois

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adamante 14/11/2012 00:19

Je suis touchée par ce bel hommage que tu rends à ce soldat oublié, un nom parmi tant d'autres, trop nombreux, un être à qui tu redonnes vie, parce que tu nous invites à penser à lui.
Ne dit-on pas que l'on ne meurt pas tout à fait quand quelqu'un pense encore à vous ?

Carole 14/11/2012 01:16



Un oublié parmi les oubliés, exilé jusque dans la mort.



Catheau 12/11/2012 09:16

Elle est noire aussi, la Vierge des 7 Douleurs : merci, Carole, de nous le rappeler avec tant de sensibilité pudique.

Carole 14/11/2012 23:23



Une piéta sans même un corps à embrasser. Un deuil qu'on ne parvient même pas à imaginer. C'est arrivé...



Cendrine 11/11/2012 20:21

Bonsoir Carole,
Ton hommage si bouleversant m'a émue aux larmes... Ces petites perles de rosée coulent facilement de mes yeux mais pas pour n'importe quelle raison et celle-ci est terrifiante, glaçante et
magnifique! Je pense à cette mère, à cette femme dont tu as ressuscité l'amour, l'attente, le désespoir... Une merveilleuse écriture, merci de nous l'avoir offerte.
Je te souhaite une excellente soirée dominicale, amitiés
Cendrine

Carole 14/11/2012 01:47



Merci, Cendrine. Tes commentaires me font toujours un immense plaisir.



Nais' 11/11/2012 18:19

Bonsoir Carole !
Quel beau texte, et bouleversant... J'ai beaucoup aimé le lire, en même temps ca m'attriste. Un petit homme qui est mort pour un pays qu'il connaissait à peine, qu'il n'aurait jamais vu dans
d'autres circonstances.
Bravo, c'est un hommage sublime
Bises, bonne soirée

Carole 14/11/2012 23:10



Merci, Naïs, pour ta lecture sensible, et pour ce beau commentaire.



Nounedeb 11/11/2012 16:39

Cette mère qui a perdu son enfant.. Je suis en train de lire le poignant, l'émouvant, long poème éclaté qu'est le dernier livre de David Grossman "Tombé hors du temps".
Tous ces parents orphelins....

Carole 14/11/2012 01:01



Un livre qui me semble intéressant en effet, mais je ne l'ai pas lu.


Ton expression "parents orphelins" est d'une grande justesse et d'une grande profondeur.



@nnie54 11/11/2012 14:03

Oui, beaucoup d'autres hors la france sont venus s'échouer dans les terres de la guerre.
Hommage donc !
@nnie

Carole 14/11/2012 01:32



C'était aussi cela, la colonisation. Aujourd'hui cela semble insensé.



louv' 11/11/2012 11:57

On parle de moins en moins de la "grande guerre". Normal, il n'y a plus de survivants, ou presque. Pourtant, l'horreur des tranchées et ces hommes de vingt ans qui ont péri pour la France, doit
rester dans les mémoires. Ne serait-ce que par respect. Et les mères sont toujours celles qui restent, et qui pleurent...il n'y a que les hommes qui déclenchent les guerres.

Carole 14/11/2012 00:39



Plus de survivants du tout ! Mais les guerres, les horreurs, survivent, elles, aux survivants, n'est-ce pas ?



Valentine :0056: 11/11/2012 11:53

:0023: Bravo ! C'est très beau, et il fallait la trouver, cette tombe... Un gentil petit malgache en effet, que sa mère dut attendre... Merci Carole, pour ce texte si émouvant ! Bon dimanche.

Carole 14/11/2012 00:39



Merci, Valentine. Je suis passée là par hasard puisque je me rendais sur une toute autre tombe. J'ai été frappée par la présence de cette stèle au milieu des croix, et stupéfaite de découvrir que
le mort était malgache. Comment a-t-on pu faire venir de si loin des hommes pour les exposer à mourir dans une guerre qui n'était vraiment pas la leur ?



M'mamzelle Jeanne 11/11/2012 11:22

Ton hommage est touchant.. des larmes d'émotions et de chagrin coulent sur mes joues pour ce pauvre soldat d'une autre religion que la nôtre, venu mourir si loin de ses baobabs.. pour nous aider à
se sortir de cette misère que fut cette grande guerre.
Ton texte est magnifique et je te remercie

Carole 14/11/2012 00:36



Merci Jeanne pour ce beau commentaire. Ce petit texte était ma contribution au souvenir de la "grande guerre".



Richard LEJEUNE 11/11/2012 10:39

En franchissant tant d'océans, quelques mots, simplement beaux, d'une mère à une autre ...

Carole 13/11/2012 15:39



C'était précisément mon sentiment. Quand je vois des tombes de jeunes soldats, je pense toujours à leurs mères.



joelle.colomar.over-blog.com 11/11/2012 08:54

Comme ton hommage est criant de vérité, d'amour et de sensibilité !La guerre est une faucheuse injuste et terrifiante. J'ai fait un hommage maladroit sur mon blog et je vois que tous ne le
comprennent pas comme j'aurais voulu le transmettre. Bon dimanche. Amitié. Joëlle

Carole 12/11/2012 22:58



Joëlle, je suis totalement en accord avec toi.