"Je suis un Artiste"

Publié le par Carole

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Il y avait une large assiette de métal pour recueillir les dons. On y trouvait plus de monnaie de cuivre que de billets... J'ai déposé mon obole, et j'ai demandé si je pouvais photographier la palette du peintre.
- Mais bien sûr, madame !
Cela lui faisait plaisir, apparemment, que je fixe ainsi cette oeuvre de craie, que vent et pluie disperseraient, ou que peut-être il effacerait lui-même, avant de quitter le trottoir pour rentrer dans la longue nuit d'hiver des pauvres et des vagabonds.
La palette éclatait de couleurs, elle était vaste et taillée pour tournoyer autour du bras d'un de ces peintres en gloire qui oeuvrent pour les musées et pour l'éternité. Posée sur le sol comme un bouclier, elle avait l'air d'attendre que quelqu'un se penche sur elle, la saisisse, se redresse et combatte enfin - pour le peintre couché sur le trottoir, ou pour tant d'autres encore.
"Je suis un Artiste", disait l'inscription à la craie, "et moi je ne gagne pas d'argent, si ce dessin vous plaît, aidez-moi."
 
"Je suis un Artiste"... étrange affirmation... Car qu'est-ce qu'un artiste, plus encore un Artiste - puisque majuscule il y a -, sinon celui que d'autres - Artistes reconnus, évidemment - reconnaissent pour tel ? Est-il possible de se faire artiste ? N'adoube-t-on pas l'Artiste au plat de l'épée de célébrité - ou du moins aux clichés de la renommée médaillée ? Mais peut-on devenir un Artiste sous le regard d'autrui si l'on n'a pas, un jour, dans la solitude et l'obscurité, crié fièrement, absurdement, à l'humanité silencieuse, et qui s'en moquait bien : "Je suis un Artiste" ?
Et puis, et puis... dans un monde où toute valeur se mesure à l'argent, un artiste de valeur peut-il ne pas gagner d'argent ?
Le peintre du trottoir n'était-il pas, du reste, plus qu'aucun autre, taraudé de toutes ces questions qu'il prétendait nier, puisqu'il sollicitait notre regard, nous demandant s'il nous plaisait, le dessin gigantesque et vivement coloré qu'il déployait sous nos pas, nous implorant de payer, pour le lui dire, en monnaie trébuchante..
 
Je crois que sur ce bout de trottoir se tenait bien l'Artiste, dans sa splendeur et sa misère. Avec son désir d'être seul, de se créer lui-même comme un dieu - et son appel désespéré à autrui, au regard qui fait être le beau, qui fait grandir le vrai. Avec son désarroi, de voir que sa valeur, quand bien même on accepterait de payer à millions pour s'en convaincre, ne pourra jamais, sur l'échelle des biens humains, dépasser l'infime - cuivre luisant et teintant, petite monnaie des rêves qui n'achètent que d'autres rêves. Avec sa certitude aussi, de savoir que seul cet infime est précieux. 
Avec son acharnement, surtout, son obstination à continuer toujours, à continuer quand même. Car, tandis que je photographiais sa palette, près de l'assiette de métal oubliée, le peintre ne cessait de travailler, au milieu des passants indifférents, élargissant sans fin ce qui, j'en pris conscience en le quittant, était en réalité un immense autoportrait.

Publié dans Fables

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J
http://jamadrou2.e-monsite.com/pages/poesie-de-la-vie/je-suis-un-artiste.html
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P
La note est aussi belle que la photo. Ou vice versa. :)
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A
Bonjour Jamadrou
Vermeer est mon peintre préféré. La France ne possède que deux toiles, au Louvre, de ce grand peintre. Elles m'avaient tellement impressionnées que je suis parti en Hollande pour voir la suite.
C'est au Mauritshuis à La Haye que j'ai eu le plaisir de faire la connaissance de "La jeune fille à la perle" nommée aussi "La Joconde du Nord". Inoubliable !
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A
Vaste question... où commence-t-on à être un artiste...au jour où notre art nous fait vivre ???? Oui pour la société et pour l'assurance chomage ! Il y aurait beaucoup à dire sur le sujet et ce
lieu n'est pas là pour cela. Je pense que l'artiste est toujours un "anormal" quelqu'un qui "n'a pas les pieds sur terre".... en tout cas pour la société il devient "vraiment" artiste quand il
devient rentable... il y a pourtant tant de gens qui ont une vraie fibre artistique ... et il a ceux pour qui elle a été étouffée pour des choses plus concrète. Notre société n'accepte l'art que
dans sa connotation moneyable.... est-ce bien ou mal je ne sais pas.... l'école ne fabrique pas des artistes.... ils ne rentrent pas dans le moule...trop la tete dans les nuages ... pas assez de
matière sonnante et trébuchante... ou est le temps ou l'on payait le passage des octrois en monnaie de singe ???? Toujours un plaisir de te lire..bisous
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L
Je crois profondément qu'il est des artistes non reconnus, mais dont la vibration d'âme est celle d'une harpe; et qu'il est des artistes reconnus qui ne voient rien au-delà de l'argent...
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V
L'Artiste est en effet obligé d'en passer par le narcissisme, à cause de son isolement et de sa dépendance au regard d'autrui pour exister... Mais s'il s'exprime lui-même en permanence, ne
porte-t-il pas en lui-même également le reflet du cosmos, qu'il exprime donc simultanément ?
Bises, Carole, et merci pour cet instantané si riche encore une fois.
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D
oh, j'aime..
Chapeau bas,
le questionnement sur le terme d'artiste.. c'est amusant et tellement vrai.
Mais le plus intéressant, c'est le lien avec "autoportrait", j'aime cette idée là..
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M
Bien exprimé chère Carole.. aucune différence, un artiste est un Artiste ! Et lui, qui travail sur un trottoir avec des moyens précaires.. dans le froid et l'indifférence, qui n'a pas de sponsors..
qui fait non pour la gloire .. mais pour manger le soir.. C'est vraiment lui l'Artiste !
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J
je crois aussi après le talent, qu'il faut être de nos jours dans des réseaux pour percer en tant qu'artiste et des grands artistes ,i l y en a à des coins de rue comme celui dont vous
parlez....

merci pour cette réflexion
A bientôt
JA
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J
@ Alain un grand A
d'accord avec vous Monsieur.
Quant à "la jeune fille à la perle" émoi et moi aussi.
( le film aussi m'a émue, oeil du cinéaste/photographe qui a si bien rendu les clairs-obscurs...)
Bonjour Monsieur Alain.
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A
Grand A, petit a ; méconnu, reconnu, quelle importance ! Et pourtant, comme ce dessinateur de rue, on voudrait laisser une trace avec un grand T.
Les artistes donnent du bonheur. Que dire devant "La jeune fille à la perle" du peintre Vermeer : beauté, tendresse, sérénité, amour. D'où viennent ces émois incontrôlables ? Le saura-t-on un jour
?
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J
Ne se sent-on pas artiste comme on se sentirait fort ou vulnérable ? N'est-ce pas plutôt un état créatif que l'on sent en soi sans pour autant être connu ou reconnu ? Belle semaine à toi Carole.
Amitiés. Joëlle
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J
L'Artiste de rue.


Il veut nous rappeler
que nous ne sommes que de passage
telles ses œuvres éphémères
qu'il laisse sur le trottoir
laisse de mer
laisse de mère
laisse amer
Il pense qu'Il est venu sur terre
pour dessiner et mettre des couleurs
qui bien vite disparaîtront.
Il faut très vite prendre l'instant au vol
voler cet instant magique
de celui qui te donne ce bonheur gratuitement.
Il se croit peut-être
porte-paroles de l'amour divin
d'un don du ciel
venu d'une plus grande main
celle au-dessus de lui
celle de l'Artiste.
Ce dessinateur de rue aux craies de couleur
ce dessinateur de l'éphémère
c’est certainement un bel illuminé!
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C


Merci pour ce bel hommage à l'artiste de rue : il le mérite !



M
Bonjour Carole,

Cette question, je me la suis souvent posée. Nous en discutons parfois entre nous pendant les heures où nous gardons nos expositions.
Être un artiste contient:tant de passion, de questions, de doutes, d'espoirs, d'angoisses, de tourments, de besoin, d'envie, de joie, de détresse, de sublime... j'arrête car la liste est
longue.
Continuer ou abandonner parce que l'on ne vend pas, ou plus.
Dur dur cette crise qui pèse sur tout le monde , à commencer sur ce que l'on qualifie de non essentiel.
Un article superbe qui m'a beaucoup touchée. j'en connais plus d'un comme lui Carole... au secret de leur atelier qui se ternit.
Bonne journée
Martine
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H
Pour naître en ce monde, il faut avant tout, essentiellement, être un Artiste majuscule. C'est d'une évidence dès qu'un enfant apparaît.
Que se produit-il ensuite pour que nous devions l'écrire sur un trottoir? Notre titre s'effacerait-il aussi comme craie sur tableau noir?

Hélène*
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G
La rue est la plus grande galerie au monde...dit le photographe JR.
http://www.jr-art.net/jr
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E
Ce qui me frappe le plus et me navre , c'est l'indifférence des gens qui ne savent plus s'arrêter, sourire, parler .....Au contraire, ils accélèrent le pas en passant. Alors , je pense qu'il a
raison d'affirmer qu'il est un artiste.....peut-être ce mot " tintera " au regard des gens!
Douce soirée, bises Carole
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M
Chaque fois que je vois ces artistes de rue, je pense à une chanson de Branduardi " Sur le trottoir c'est ton visage que je dessine comme une image... "
ce coté éphémère de l'oeuvre est si troublant !
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A
Curieux, je mets presque toujours une majuscule à Artiste et aussi Amour, Amis peut être pour transformer ces noms communs en nom propres ils ont pour moi tant d'importance !
Merci pour ton beau billet illustré avec du Street' Art.
Bises et bonne semaine Carole.
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Z
atatté !
Des questionnements qui sont mo les miens...
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C


En japonais, alors...



M
Difficile de ce proclamer artiste quand on ne l'est réellement qu'au travers du regard des autres!
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L
Se proclamer artiste ou poète, est bien prétentieux. Un peu d'humilité ne ferait pas de mal à certains. Ils n'en seraient que plus appréciés.
Comme toujours, Carole, tu as l'oeil et la plume très aiguisés, pour notre plus grand plaisir.
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N
Encore une grande question que tu soulèves là. Qu'est-ce qu'un artiste? Et celui qui se dit artiste? Qu'est-ce que l'art? Qu'est-qu'une oeuvre d'art?
-Il y a café philo ce soir; et ce n'est pas du tout le sujet du jour...
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E
par artiste, il voulait dire sans doute "je ne sais faire que ça" et je vous l'offre -
à propos du label "artiste", tu connais bien sur, cette expérience ? http://www.youtube.com/watch?v=m6CngRCrdhc
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C


Oui, c'est du plus haut intérêt - Et imagine, si dans les musées on enlevait les panonceaux portant le nom des artistes ? Et si elles étaient présentées dans des cafés ? Et si chaque nouveau
roman était publié par X. ?



J
Bonjour Carole... Vivre de sa craie, à la mode sur les trottoirs des villes et ce impression trois D... Je crois que juste un plaisir ! Merci Carole...
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C
toujours étrange le concept d'oeuvre éphémère. Bizzz du dimanche
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A
Cette auto persuasion prête à sourire...et je remarque que tu n'as pas photographié le chef d'oeuvre dans son intégralité...
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C


Certes, je voulais faire réfléchir à la phrase, "je suis un Artiste", et à ce qui fait l'artiste, en général, pour cela il me fallait éviter de déporter le débat sur la valeur artistique de
cette oeuvre, je l'ai donc "anonymée" - bien que tous les Nantais puissent savoir sans peine de qui et de quoi je parle,..



J
Autoportrait, autofiction
Dans ton texte et dans ce dessin de trottoir tout est dit.
Le Don et le don.
La création et l'obole.
Ton regard Carole est Bon, sans compassion mais riche en compréhension.
Avec les titres de tes 10 derniers articles je me suis amusée à écrire une histoire qui pourrait s'intituler, les 10 commandements! non je blague, les 10 paraboles (ça finit comme obole...)
"je suis un artiste", "oiseau blessé" qui "tricote" sa vie, cache en lui "des perles" jamais écrasées. "La rose de janvier" le fait "courir" et dessiner sur ses cahiers d'écolier des"Mondrian" en
couleur pour "dire oui à la vie" face aux"vilaines trognes" des nantis.
Oui Carole tu as tout dit et Bien dit.
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C


Ton récit me convient tout à fait ! Merci, Jamadrou.