Janvier Février, mort dans l'hiver du monde

Publié le par Carole

janvier février version du 19-12
 
    Je te connais depuis longtemps. Ton nom est inscrit sur les murs du parloir au lycée Clemenceau. Sur les parois peintes à fresque ornées de longues frises, on peut le lire, soigneusement inscrit en lourdes lettres noires sur fond d'ocre, bien à sa place dans l'ordre alphabétique, entre FAUCHEREAU Gaston et FITAU Pierre - comme jadis lorsqu'on faisait l'appel - sur les listes si longues des élèves morts pour la France.
    Je t'ai distraitement salué au cours de ternes réunions, quand l'ennui me faisait lever la tête vers toi, dont le nom se remarque tant au milieu de tous les autres. Je t'ai parfois croisé, fantôme errant sans foi, dans les couloirs de cloître du lycée, flâneur navré sous les belles paroles de marbre de notre Tigre : "Retroussez résolument vos manches et faites votre destinée."
    Parmi tant d'enfants gais qui croyaient au printemps, je t'ai vu tristement frissonner, FÉVRIER Janvier, toi qui n'as connu de la vie que l'hiver.
    Raidi dès le baptême d'un nom qui faisait rire tes camarades, tu appris tout d'abord la solitude - étais-tu un enfant abandonné ? Je t'ai imaginé, laissé dans une salle d'hôpital une nuit de 31 janvier, et baptisé Janvier Février vers minuit par un médecin un peu pris de boisson... - J'ai su plus tard qu'en fait, tu étais né à Josselin, dans le Morbihan - Pierre, François, Janvier FÉVRIER - c'était un 11 décembre.
    A vingt ans, on t'envoya bien loin de ta Bretagne, au Nord, dans la boue glacée de la Somme, là, on te fit sergent, puis un obus se chargea de retrousser à jamais tes manches trempées de sang. Ta destinée repose aujourd'hui, squelette frêle et diaphane de tes résolutions, dans un de ces cimetières à croix de bois blanches que le givre repeint chaque hiver.
    Janvier Février, enfant de décembre et mort de la Somme, tu n'as connu de ce monde que le froid.
 
    En face, sur l’autre mur du parloir, à la peinture plus fraîche, celui qu’on a consacré aux morts de la deuxième guerre mondiale, on peut lire un autre nom, celui d’un autre prisonnier du gel, celui de Paul Nizan.

Publié dans Nantes

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