Traité du corbeau

Publié le par Carole

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Alors que je feuilletais le livre d'or de l'une des expositions de la "Quinzaine photographique" nantaise, je suis restée en arrêt devant cette étrange lettre de dénonciation.
 
On n'a pas si souvent l'occasion de lire de vraies lettres anonymes rédigées à plume de corbeau. On a moins souvent encore l'occasion de trouver dans de telles missives empâtées de haine, de vulgarité et de fautes d'orthographe, la riche matière d'une réflexion sur l'art.
Mais là... là, tout y était.
La disparition, d'abord. L'oeuvre incriminée était une série de photographies présentant des lieux marqués par des disparitions. Or, notre corbeau, prétendant "reconnaître" Saint-Palais, nous affirmait, de sa plume trempée dans l'encre épaisse du bon sens, qu'il n'y avait "jamais eu de personnes disparues" à Saint-Palais. Admettons qu'il ait sincèrement cru reconnaître Saint-Palais (bien que sur ces vues de détail on se demande quels indices auraient pu rendre possible une telle reconnaissance)... Qu'il n'y ait jamais eu de disparitions à Saint-Palais, cela pourrait être vrai, à la rigueur, au sens étroit des faits-divers (et encore, j'en doute). Mais au véritable sens, au sens humain du mot, est-ce seulement imaginable ? Existe-t-il un seul lieu humain qui ne soit pas hanté par la disparition ? L'humanité elle-même n'est-elle pas une continuelle "disparition", et n'est-ce pas l'unique mission de l'artiste, que de saisir les traces infimes, laissées où que ce soit, dans les lieux même les plus anodins, les plus apparemment dénués de secrets, par la disparition ?
Quant à la véracité... c'est très intéressant aussi, la véracité, car rien en art ne peut jamais être ni vrai, ni faux. Une fois saisie par l'artiste, la réalité s'échappe aussitôt à elle-même, pour devenir toile, photo, récit, tout ce qu'on voudra qui ne sera plus jamais le réel, et qu'on ne pourra plus jamais dire ni "vrai" ni "faux", puisqu'il sera simplement autre, insaisissable terme d'une métamorphose. 
Et le corbeau le savait de reste, puisque la seule photo qualifiée de "véridique", censée représenter un pont, ne figurait - évidemment - pas dans l'exposition...
Mais l'imposture ?... ah, l'imposture ! Tout artiste n'est-il pas un imposteur, lui qui doit se changer en lui-même, se défroquer de sa banalité pour se glisser dans le costume mal cousu qu'il s'est taillé sans en connaître d'avance le patron ?
 
Ainsi, à l'encre antipathique de la dénonciation, notre corbeau avait écrit, en creux et à l'envers, tout à fait malgré lui, un véritable petit traité de l'art, cette imposture nécessaire, vouée à cerner l'humain comme disparition, et à échafauder hors de toute réalité un univers qui lui est propre. 
Le traité du corbeau, en somme.
Mais faut-il s'étonner que la jalousie et la haine, ces passions puissantes qui remuent les êtres jusqu'en leurs profondeurs les plus boueuses, puissent rendre un imbécile aussi singulièrement perspicace ?
 

Publié dans Fables

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flipperine 20/10/2014 00:15

je trouve déplacé de mettre dans un livre d'or des choses qui font douter les gens

JC 12/10/2014 10:20

Il faut ta culture, ton intelligence et ta sensibilité pour parvenir a prendre ce recul et à transformer un torchon en traité perspicace. Cette personne a sûrement trouvé là matière à expurger son
mal-être ! J'adhère complètement à réflexion sur l'Art. Bon dimanche. Amitiés. Joëlle

Cristophe 11/10/2014 20:36

Et si les mots dans le livre d'or étaient de la photographe elle-même qui s'amuse ?

Carole 11/10/2014 20:44



J'y ai pensé... 



zadddie 11/10/2014 01:02

pas sure de m'être clairement exprimée..néanmoins aussitôt dit aussitôt fait...c'est bien internet!

zadddie 11/10/2014 00:56

Ce que moi je peux dire, c'est que j'ai presque toujours une "surprise" ( = quelque chose qui réveille..) à te lire...Le corbeau ne s'appellerait pas Valérie en vrai? (oui je sais ce n'est sans
doute pas drôle...
D'une missive assez pathétique, tu nous extrais quelque chose de très intéressant.
Ton article me donne envie de voir l'exposition...car si l'artiste propose et projette, (évidemment) le spectateur en fait autant..et le dépit de la personne qui s'est exprimée ne dessert pas
forcement l'ouvre..

hamza 10/10/2014 20:24

Drôle de personnage mystique. Je n'oserais jamais écrire de tels faits.Mais que veux-tu ! Cela peut être un artiste qui a des idées et qu'il a voulu écrire sur ce livre d'or pour principalement
attiré l'attention sur lui. Bonsoir

Quichottine 10/10/2014 17:29

Je n'ai pas vraiment de réponse.

Mais j'aime bien l'idée que l'artiste s'approprie la réalité pour la transformer à son gré et en faire autre chose qui lui appartient.

Merci, Carole.
Passe une douce soirée.

Aloysia 10/10/2014 10:44

Quelle profondeur philosophique !! Un traité de l'art en bonne et due forme, et tu le roules dans la farine, le Corbeau. Carole, encore une fois, bravo !

Michèle F. 10/10/2014 09:48

Pourquoi pas, Carole, c'est ma réponse à votre dernière question.
Je dirais aussi que nous-mêmes sommes en perpétuelle disparition, cela s'appelle changer, vieillir, oublier.
Le vrai? Le faux? J'en avais parlé ailleurs, c'est un débat non résolu depuis l'aube des temps. Un "vrai" et un "faux" pour chacun d'entre nous?
L'artiste? Un imposteur? Mais bien sûr! Et les meilleurs d'entre eux sont ceux qui le savent et qui l'assument.

almanito 10/10/2014 08:15

Une oeuvre d'art comprend toutes les vérités, ce billet d'une certaine façon, me rappelle "Une voleuse" que tu avais évoquée dans une nouvelle sur wordpress.

jill bill 10/10/2014 05:50

Ah s'il connait personnellement la photographe... elle seule pourra confirmer ou pas ces dires... et comme tu dis chaque ville même petite a son disparu célèbre, bref, des mots que je n'oserais
laisser sur un livre d'or même si.... ;-)