Toussaint

Publié le par Carole

ici repose le corps.psd
 
Je traversais la vieille ville des morts, le coin des tombes anciennes qu'on ne fleurit plus.
Cette dalle effondrée m'a d'abord étonnée. Je me suis approchée, pour comprendre quel accident l'avait ainsi bouleversée. Et j'ai lu ceci :
 
"ICI REPOSE 
LE CORPS 
DE
FRANCOIS V****"
 
Etrange épitaphe, on en voit rarement de telles... LE CORPS...  rien que le corps. Et cette tombe sans repos, au contraire de ce qu'elle annonçait, ce caveau  bouleversé par on ne sait quelle rébellion...
Il a raison, ai-je pensé, ce François de Nantes, oui, il a bien fait de demander pour son tombeau cette profonde épitaphe. 
Car seul le corps des morts repose sous la terre, dans ce trou malaisé qu'on leur creuse et puis qu'on ferme de pierres lourdes. Rien d'autre.
Le roucoulement des tourterelles dans les soirs doux d'été, le battement d'horloge des mouches prisonnières dans la cuisine obscure, le cou blanc de la jeune fille, tout frisé de duvet sous le col de la blouse, le regard d'espérance de la mère penchée sur le berceau lentement balancé - rien, rien de tout cela n'y est.
On n'y trouve pas davantage l'argent avidement amassé, la jalousie recuite, la haine du voisin, ou les sottes rancoeurs. 
Ni les séparations amères, ni les deuils lents et sombres, ni l'implacable solitude de la vieillesse, ni la douleur des os quand la mort s'y allonge.
 
On creuse un trou, on le referme sur un corps, et sur la dalle on met un nom. Et on voudrait faire croire que c'est bien tout. Un nom, un âge, une date ou parfois deux - comme si une histoire humaine pouvait se réduire à si peu - brève encoche sur une frise chronologique, simple parcours d'une naissance à une mort, sous un nom d'emprunt que d'autres ont porté, que d'autres porteront.
Alors que l'existence a été si vaste, si emmêlée, si belle, si vile, si incompréhensible. Et qu'il serait temps enfin, maintenant qu'il n'y a plus de temps, maintenant qu'on est un peu plus loin, d'y voir clair.
 
C'est pourquoi il arrive, plus souvent qu'on ne croit, que l'âme inquiète d'un corps qu'on croyait tout à fait enterré se relève, brise le lourd cercueil, soulève les vieilles dalles, jette à bas les mensonges, émiette les mots creux posés sur le silence, pour s'en aller enfin, dans la grande liberté de la mort, à la recherche d'elle-même.

Publié dans Fables

Commenter cet article

Richard LEJEUNE 06/11/2012 09:33

Connaissez-vous le cimetière juif de Prague, dans le quartier Josefov ?
Là vous trouverez la majorité des stèles funéraires dans des positions qui pourraient ressembler à celle du monument que vous nous montrez ici : mais la raison en est tout autre ... et quasiment
inconcevable chez nous.

J'y avais fait allusion dans cet article :

http://egyptomusee.over-blog.com/article-amours-estivales-9-prague-josefov-troisieme-partie-le-cimetiere-juif--38060751.html

Carole 09/11/2012 23:36



Très intéressant... je vais voir le lien !



Catheau 03/11/2012 22:26

Saisissante, tout comme la photo, cette idée d'un corps enfin vraiment libre au-delà des tombeaux.

Carole 07/11/2012 19:26



Merci, Catheau, c'était une idée de Toussaint, de jours sombres, de tempêtes et de méditations funèbres !



louv' 03/11/2012 18:36

Dérision que ces corps ensevelis sous les dalles. Dérision que ces dates inscrites. Les âmes sont bien plus élevées que cela. Parfois, elles s'échappent un peu brutalement. Alors on retrouve les
dalles retournées ou brisées...

Carole 07/11/2012 14:42



C'est triste de voir comme les sur-vivants referment vite la place de ceux qui disparaissent. Comme si jamais ils n'avaient été "là" parmi nous, encombrants, compliqués, vivants en somme !



Cendrine 03/11/2012 02:16

Magnifique réflexion sur la mort et sur cette âme qui s'extirpe des griffes profondes de la terre, brisant la dalle, laissant derrière elle le corps terreau pour aller respirer dans les ailleurs de
ses songes mouvants.
Merci beaucoup
Excellent week-end, amitiés
Cendrine

adamante 03/11/2012 00:44

Bonsoir Carole, j'aime la force de ton dernier § et j'avoue, ce soir, je ne trouve rien à ajouter. Amicalement.

Carole 05/11/2012 23:24



Peut-être ne faut-il pas, en ces heures nocturnes, aller trop loin dans ces allées de la vieille ville des morts...



Adam 02/11/2012 20:19

Du fantastique légèrement suggéré et au finish, j'aimerai bien connaître la vie de ce François ! Toujours divinement bien écris.
Bises Carole ;0)

Carole 05/11/2012 00:38



Une vie qu'on ne peut plus que deviner. Je l'ai imaginé un peu misanthrope, mais à toi de voir...



armide+Pistol 02/11/2012 13:12

On peut résumer une vie de façon plus ou moins réductrice. C'est triste.

Carole 05/11/2012 23:02



C'est toujours une sorte d'"assasinat", de "résumer" une vie. Au moins une sérieuse erreur, en tout cas !



zadddie 02/11/2012 12:08

magnifique conclusion!

Carole 05/11/2012 19:28



fantastique ou optimisite ? je ne sais pas moi-même... Merci, Zadddie.



mansfield 01/11/2012 23:26

Comme tout cela est vrai et magnifiquement dit. Ces pierres tombales que l'on a oublié depuis longtemps et qui sont parfois abandonnées et adossées aux églises ont connu des corps dont les âmes
cherchent une forme de liberté...

Carole 05/11/2012 18:02



Nous la cherchons toute notre vie, alors pourquoi pas encore dans la mort ? Merci, Mansfield.



Gérard Méry 01/11/2012 23:25

...ici la tombe tombe

Carole 05/11/2012 00:45



Et retombe.



MARIE 01/11/2012 23:10

A voir comment la tombe est délabrée, je pense qu'elle n'abrite plus que le corps et que l'âme s'en est allée, soulevant la dalle, juste le nécessaire... je suis heureuse que mon père soit à la
maison et non pas enfermé dans un cimetière, il n'aurait pas aimé !

Carole 05/11/2012 00:44



Probablement est-ce mieux ainsi. Pourtant, ce cimetière très vieux n'est pas vraiment triste. Tout y est si ancien, et des arbres y poussent. J'y ai même trouvé l'arbre de Philémon et Baucis, que
je montrerai peut-être un jour...



Hélène Carle 01/11/2012 22:20

Puisque ce que l'on a nommé ¨mort¨ n'existe que dans son mot, oui qu'enfin tous se lèvent pour la vérité d'une vie Une et lisse comme la première pomme!

Hélène*

Carole 05/11/2012 00:41



Une Apocalypse qui se ferait Eden : le cycle serait vraiment divin.



valdy 01/11/2012 20:24

Une méditation de promeneuse solitaire qui bascule dans le fantastique..
J'aime

Carole 05/11/2012 00:33



C'était ma petite contribution, à la fois à Halloween et aux méditations de Toussaint...



Valentine :0056: 01/11/2012 18:19

Oui, il est vrai que cette tombe éventrée appelle à la réflexion... Mais il est certain aussi que seul le corps est mis en terre, et que si nul ne s'en préoccupe, tôt ou tard la tombe se défonce...
Car la terre poursuit sa vie, elle...

Carole 05/11/2012 00:28



La tombe est très ancienne. Dans cette partie du cimetière se trouvent les concessions perpétuelles, celles qu'on ne relève pas, et dont certaines datent des origines du cimetière.



Nounedeb 01/11/2012 17:38

Peut-être un rebelle qui, dans la mort même, se manifeste encore...

Carole 05/11/2012 00:26



Qui sait ?



Nais' 01/11/2012 15:26

Bonjour Carole ! Tres belle reflexion sur la mort et ce qu'implique une tombe...

dominique 01/11/2012 12:31

à se demander s'il souffrait de parkinson.. c'est un peu lugubre..

Carole 05/11/2012 00:14



La tombe est très ancienne. Il me semble toujours que les très vieilles tombes n'ont plus rien de triste. Le temps semble les épurer. J'ai été frappée en passant par l'étrange relation qui
s'établissait entre l'état de la dalle, entièrement défoncée, et l'inscription ne mentionnant que le repos du corps. Et puis, la Toussaint, n'est-ce pas le moment de la méditation sur la
mort, l'inévitable mort ?



M'amzelle Jeanne 01/11/2012 12:01

Par hasard. ..? je viens d'ouvrir ton bolg.. je suis en pause actuellement! Quel bonheur de lire ce texte sur ce moment de l'année où l'on se penche sur ceux qui nous ont quittés pour un ailleurs..
la tombe est vide.. il n'y a plus rien que les restes de ce qui fut notre véhicule terrestre.. J'aime tes mots.. et je te fais un gros bisou.

Carole 05/11/2012 00:11



Oui, j'ai vu que tu étais en pause. Profite bien de ce repos, Jeanne. A bientôt et merci.



jill bill 01/11/2012 11:47

J'aime ce nom la ville des morts que mon grand-père nommait quant à lui le boulevard des allongés ! Chaque cimetière a ses tombes rebelles, écroulées... qui font peur même le jour, tombe de zombie,
mort vivant... Qui va là... qui "vit" là ! Merci Carole...

Carole 04/11/2012 19:28



"boulevard des allongés" :j'aime beaucoup. Tu as dû hériter de ton grand-père ton sens de la formule ?