Horloger, prestidigitateur

Publié le par Carole Chollet-Buisson

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Passant à Blois, non loin de la rue Triboulet, je me suis arrêtée devant cette plaque, qui peine tant à contenir le nom à double fond de "Jean Eugène Robert-Houdin" qu'elle doit en tasser les dernières lettres comme un magicien tasserait le dernier foulard dans sa manche, avant de faire sortir les colombes.
J'ai admiré ce très bel attelage : "horloger-prestidigitateur".
Qu'on puisse être à la fois un simple horloger et un vrai prestidigitateur. Le même et l'autre. Ici-bas et ailleurs. Que la magie soit à portée de chaque artisan de sa propre vie, je n'en ai jamais douté depuis cet après-midi d'été...
 
...mes grands-parents de Blois, comme nous disions, nous avaient conduits, mes petits frères et moi, à un spectacle de magie, dans le vieux musée Robert-Houdin d'alors. J'étais déjà trop grande, pensais-je, pour m'amuser de si peu, et je m'ennuyais ostensiblement.
Nous avions traversé des salles sombres et poussiéreuses emplies d'étranges instruments, on nous avait fait asseoir devant la scène.
Il me semble qu'un magicien en frac et chapeau à reflets avait fait surgir des montres. Je crois aussi que l'un de mes petits-frères, convié sur l'estrade, avait tenu entre ses mains un chapeau qui recouvrait un lapin, ou une bouteille. Une femme, enfin, j'en suis presque sûre, avait été découpée en plusieurs morceaux, avant de sortir demi-nue et pailletée d'un coffre tout brillant de pierreries qu'aucun sang humain n'aurait pu empêcher de briller.
Mes petits frères regardaient de tous leurs yeux, essayant d'apprendre les tours, moi je ne voulais ni prêter attention à ces pauvres farces, ni bien sûr applaudir ; j'avais quatorze ans, j'avais l'intention de m'ennuyer comme un esprit supérieur et distingué, et je ne voulais pas condescendre à m'amuser d'un aussi médiocre spectacle.
Mais, à ma grande honte, mon grand-père battait des mains, poussait des exclamations de joie, il était si heureux, il riait tant, il était redevenu un enfant. Jamais je ne l'avais vu aussi joyeux... et si jeune...
Si jeune.
C'était peu de temps avant sa mort.
Extraordinaire magie du bonheur.

 

Publié dans Enfance

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oups 22/12/2013 10:56

très touchant...ne pourrait-on enrober , napper ce texte avec un peu de chocolat et le distribuer ?...il pourrait se révéler thérapeutique...

michèle 22/12/2013 08:54

J'ai adoré la façon sensible et précise dont tu évoques ce moment de de tes 14 ans et la façon dont a eue ton grand-père de se laisser aller à cet accès de joie pure, naturelle.

MARIE 22/12/2013 08:20

Et comme on a honte maintenant d'avoir eu honte alors !...

zadddie 21/12/2013 23:37

On les regrette souvent, ces moments ou l'on a joué aux snobs, ou l'on a répondu n'importe quoi à ceux que l'on aime... mais il ne faut pas (passage obligé)..et puis on "grandit", on change..
Je vous trouve très attendrissants ton grand père, tes frères et toi ( j'imagine très bien cette scène, je pourrais même jouer ton rôle..

Carole 21/12/2013 23:44



Tellement de regrets. Même s'il "ne faut pas".



almanitoo 21/12/2013 10:56

Extraordinaire magie du bonheur..la chute est rude. Comment peut-on être aussi heureux et s'en aller presque aussitôt?
et toi tu redeviens la petite fille de quatorze ans au comportement bien compréhensible, mais remplie de regrets aujourd'hui...
Qui n'a pas connu ce sentiment, presque coupable, pour un mot, une attitude que l'on voudrait effacer? chacun peut se reconnaître dans ton récit je crois.

(Je ne sais pas si OB fait encore des siennes mais je n'ai pas eu ta notification)

Carole 21/12/2013 14:43



Oui, OB fait encore des siennes. Je n'ai pas non plus reçu de notification pour toi...



Alain 21/12/2013 10:33

Je suis toujours étonné par cette faculté que nous avons en vieillissant de redevenir cet enfant que nous n'avons jamais quitté.