Gigantomachie

Publié le par Carole

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   7 juin 2014 - Parade de Royal de luxe
 
 
Hier, à Nantes, c'était jour de sortie des géants.
Comme tout le monde, j'ai photographié la grand-mère, Gargamelle à chignon qui parcourait les rues sur son fauteuil roulant comme d'autres font aller la Terre depuis leur trône doré.
 
La photographiant j'ai photographié toute une grappe de photographes au balcon.
Et, comme à chaque fois que je fais face à d'autres photographes en foule – ce qui ne m'arrive après tout pas si souvent –, j'ai eu cette drôle d'impression de culpabilité... l'impression bizarre... d'être... oui, d'être un tueur parmi une bande de tueurs.
C'est que c'est très dangereux, en fait, un appareil-photo, c'est même une arme mortelle.
On vise, on appuie sur le déclencheur, et, clic, on assassine le présent qui retombe vaincu dans un coin de machine. Clac : "je vois" est devenu "j'ai vu"... Il ne reste plus ensuite qu'à ranger les images dans leur boîte à mémoire, comme un chasseur de papillons cloue au fond d'un casier à poussière les beaux insectes morts cueillis dans un frisson d'été sur les branches du jour.
Pourtant, je vous le demande, qui, aujourd'hui, se fatiguerait à construire une marionnette géante, s'il n'était pas certain qu'on la photographiera des centaines et des milliers de fois, sous toutes les lumières et sous tous les angles ? Et qui sortirait de chez soi pour regarder une simple marionnette, fût-elle géante, s'il n'était pas assuré de pouvoir la photographier ?
Ce n'est pas la grand-mère des géants qui est la reine de ce monde. C'est l'image. Et nous, que sommes-nous, nous qui chassons les photos comme nous conjuguerions le temps, au passé et au plus-que-passé ?
Tous vieillards.
Tous marionnettes.
 

Publié dans Nantes

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C
Elle est ravissante cette grand-mère et je l'aurais photographiée aussi... sans une once de culpabilité. Ce qui est important c'est de savoir voir et regarder avec ou sans appareil photo. Mais
collecter les jolis moments pour les revoir d'un oeil neuf ou au contraire se rouler dans la couette d'un bon souvenir est bien moins cruel que de clouer un papillon si beau fut-il. Le danger est
de penser "reportage", cela fausse la perception des choses mais là ton cliché, je le trouve tout à fait inoffensif... et en plus je te le redis, j'adore cette grand-mère... :-)
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C


Merci, Cathycat, pour toutes tes visites ! c'est un bonheur de te "recevoir" ici.



T
Si une seule photo amene a quemque reflexion alors bravo.
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C


Je trouve que la photo est déjà en soi un moyen de réfléchir. Merci Thérèse.



Z
on en parlait il y a quelques temps: cela ne s'appelle toujours pas culpabilité...?
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C


Culpabilité ? Envers soi-même, alors. D'une certaine façon, oui, mais je pense que c'est maintenant la manière dont tous appréhendent le monde. Une transformation très profonde du rapport au
temps.



D
Dernièrement, j'ai assisté à un concert de musique arabo andalouse. Plusieurs personnes prenaient des photos et je me demandais à quoi cela servait-il. Juste un petit souvenir ? Mais les souvenirs
sont dans la tête. Tout photographier me semble inutile.
Par contre, là, cette géante, bien sûr qu'il fallait la prendre en photo. C'est de l'art éphémère. Juste pour un jour. Alors, pourquoi ne pas le transformer en art tout court ?
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E
J'ignorais que Nantes avait (comme les villes du Nord de la France, et comme la Belgique) des... géants !
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C


Tu as raison de mentionner l'origine "nordique" de ces géants qu'on promène dans les rues. On finirait presque par l'oublier, ici. Royal de Luxe est basé à Nantes en effet.



F
voir un tel géant on ne peut s'empêcher de prendre l'appareil photos mais s'il y a des gens étrangers sur la photo logiquement si cette vue est pour être diffusée il faut flouter les visages des
gens ou avoir leur accord de paraître
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C


Ils sont vraiment loin, donc flous de fait. De plus, leur visage est caché, soit par leur appareil-photo, soit par leur main... alors, pas d'inquiétude, je ne pense vraiment pas qu'on puisse les
reconnaître !



P
Nous ne vivons pas qu'au présent et ressentons le besoin d'immortaliser certains instants.
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C


Ce que je voulais dire, c'est que c'est un "besoin" très moderne, très lié aux outils à travers lesquels nous appréhendons le monde. Et que le risque est d'en oublier que, tout de même, vivre se
conjugue d'abord au présent. Je ne m'exclus pas de ce constat, loin de là, puisque c'est moi qui ai pris la photo !



A
Et finalement, le vrai spectacle n'est-il pas celui de tous ces photographes qui se "capturent" les uns les autres?
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M
Immortaliser l'instant.. qui ne reviendra plus.
Se dire.. j'étais là.
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J
L'instant est émotion, il ne peut être pris au vol, il est du moment il n'est plus d'hier ni d'aujourd'hui il ne sera jamais de demain.
le clic espère que la photo qu'on regardera bien plus tard fera renaître quelque chose de passée.
musique écriture photographie peinture: vouloir faire durer .

Royal de Luxe avec ces géants étranges participe-t-il à la mémoire des chantiers navals de Nantes? j'ai vu déambuler la poupée, l'éléphant...étonnée par la prouesse technique mais un peu mal à
l'aise. Et puis j'ai pensé à Jules Verne... mais je n'ai pas pris de photos; sur place il y avait de belles cartes postales; j'en ai envoyé à mes amis.
Merci pour ce beau billet Carole.
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J
Je crois que Nantes est une des villes les plus vivantes du pont de vue culturel...
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C


Je ne sais pas. Musique et spectacle de rue y sont des arts vraiment très actifs. Mais, par exemple, les deux musées sont fermés. Et puis d'autres villes ont aussi leurs spécialités.



A
Il y a des tas de paradoxes dans l'acte de photographier: c'est à la fois être actif, présent et les yeux grand ouverts et c'est aussi s'écarter de la vie uniquement concentré sur la recherche du
cliché original, c'est aimer l'instant présent, le revendiquer, mais, comme tu le dis, plutôt que de le vivre à fond penser déjà au passé en voulant capturer l'instant...
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M
Chacun son ressenti.
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C


Oh, ce n'est pas un "ressenti". J'ai fait de nombreux billets pour dire tout le bien que je pensais de la photographie (car j'adore la photographie, et je ne me sépare jamais de mon appareil).
Mais il était temps de dire cela aussi, car il est certain que "l'instantané" a modifié notre vision du monde de façon profonde. Et La parade de Royal de luxe avec ses milliers de photographes de
tous âges dans la haie des spectateurs était vraiment le moment pour cette réflexion...



M
Tu évoques là un sujet, des sujets même, fort intéressants, la mémoire et l'acte gratuit.
Je me dis souvent que la photographie emprisonne les souvenirs... les gens sont surpris du peu de photos que je prends dans ma vie privée que ce soit en famille ou en voyage, je préfère les
souvenirs que je garde présents dans ma tête !...
Quand à l'acte gratuit, celui qui consiste à faire des oeuvres éphémères pour le plaisir des gens du village simplement, voilà bien quelque chose qui a depuis longtemps cessé d'exister !
aujourd'hui avec les moyens de communication moderne, on imagine toujours que nos créations feront le tour du monde par le biais du net...
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J
Le clic est un geste du passé. Jolis géants... Jonas
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E
un point de vue très pessimiste, Carole. On peut aussi voir tout simplement le désir de conserver le souvenir d'un moment particulier, qui, au fil du temps, certes, se colorera de nostalgie. Tu
compares au chasseur de papillons, alors, justement, ne vaut -il pas mieux les photographier que les empaler ?
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C


Ce n'est pas pessimiste. Juste un aspect dans ma réflexion sur la photographie, qui occupe une part de ma vie assez importante puisque je ne sors presque jamais sans mon appareil.


D'ailleurs, il faut faire la part de l'humour dans ce texte (je sais que j'ai un humour "spécial" que tu interprètes toujours comme "pessimiste"...)



L
Et que dire de la nouvelle mode des "selfies" ?
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C


Oui, elle mériterait un autre billet !



J
De mon jeune temps, la boîte à clic, un Kodak, ne servait qu'aux grandes occasions... photos noir et blanc dans un album, pas encore au cadre numérique... Bien dit encore... JB
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