Femmes de dos

Publié le par Carole

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"Peut-être me direz-vous : "Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? " Qu'importe, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?" (Baudelaire, "Les Fenêtres")
 
 
 
    Je vais encore vous parler d'un livre. Comment ne pas en parler sur ce blog qui a fait de l'alliance de la photographie et du texte le thème majeur de ses (modestes) recherches ?
    Le livre est de Martine Delerm, il vient de paraître aux éditions du Seuil, et il s'intitule : FEMMES de dos, de face et de profil.
    Ces femmes, Martine Delerm les montre par la photographie et par le texte - à moins que ce ne soit par le texte et par la photographie : car c'est d'un même mouvement, d'une écriture unique et harmonieuse, d'une lecture dansante, glissant sur les images et sur les lignes, que nous entrons dans ces vies écrites et photographiées - photographiées et écrites.
   C'est cela que j'ai d'abord admiré. Si souvent, le texte se pose sous la photographie, ou la photographie à côté du texte... Rien de tel ici : la photo s'écrit comme un texte, et le texte réfléchit comme une photographie la lumière et l'ombre d'une vie, ou d'un moment de vie.
    J'ai aimé aussi que les femmes de ce livres soient celles que l'on croise chaque jour, en tous lieux : des femmes qui passent dans la rue, des femmes immobiles au bord de l'eau, des femmes jeunes qui veulent vivre, des femmes près de mourir, des femmes inconnues, des femmes célèbres qu'on voit sur des affiches. Toutes infiniment fragiles, non parce qu'elles sont femmes, mais parce qu'elles sont humaines, et parce que la photographie, comme l'écriture, en fixant ce qui fuit, en souligne toujours la poignante précarité.
    Celles qui lisent, il est vrai - la bouquiniste, par exemple, la lectrice feuilletant les livres d'un tourniquet, ou la passante qui scrute une vitrine de libraire - semblent plus fortes, ancrées à un rivage plus ferme, habitantes d'un monde plus solide.
 
    Enfin - et non d'abord - j'ai trouvé matière à penser dans ce titre :  de dos, de face, et de profil. Sous son allure sobre, presque taxinomique, il nous trompe un peu et il nous dit beaucoup - comme doit le faire un titre.
    Car, de face, l'auteur ne montre que les visages des affiches, des vieilles photos achetées à la brocante, ou des pochoirs recouvrant les murs ou les rideaux de fer. Aucune femme vivante.
    Et de profil, elle ne nous fait voir que des ombres chinoises découpées sur la ville - ou bien des visages si bien penchés et détournés qu'on ne les distingue pas davantage que s'ils étaient de dos.
    Les mots qui importent sont donc bien les premiers, les plus étonnants, presque incongrus : de dos.
    Presque toutes les femmes vivantes du livre, sont en effet montrées de dos
   C'est à cela que je voudrais surtout réfléchir. Il y a là bien sûr une contrainte : tout photographe sait qu'on ne peut montrer de face que des personnages qui posent - acteurs, modèles professionnels, entourage complaisant, célébrités, ou passants sollicités qui auraient donné leur accord. Mais c'est bien autre chose encore, et, comme souvent, de la contrainte naît la chance de faire oeuvre : car ceux qui posent, à quoi bon les photographier ? Ils sourient, ou nous fixent tristement, sévèrement... quoi qu'il en soit, ils nous imposent à travers leur visage l'apparence qu'ils se sont composée. Ils ne nous proposent pas leur histoire, ils prétendent en maîtriser l'écriture. 
    Or, de même que l'on peut voir bien plus de choses "derrière une fenêtre fermée que derrière une fenêtre ouverte", comme l'a fait remarquer Baudelaire, car il y a là une vie à "refaire", une "légende" à faire, on voit beaucoup plus profond dans un personnage qui se présente de dos que dans une personne qui se présente de face.
    Un inconnu qui marche devant nous vers des lieux que nous ignorons, qui regarde devant nous quelque chose que nous ne voyons pas... c'est le début d'une histoire, l'esquisse d'un roman. Et nous qui le suivons du regard, qui nous attardons un instant dans son ombre, nous nous faisons brièvement romanciers, poètes ou conteurs. 
    Ainsi, ce qui finalement m'a semblé le plus remarquable, dans ce livre où les femmes sont montrées de dos, c'est que nous y découvrons, comme devant la fenêtre fermée de Baudelaire, comment sentir que nous sommes et ce que nous sommes en nous penchant sur des vies inconnues. Nous assistons à la naissance du récit : un coup d'oeil sur un être qui passe, qui s'éloigne, que nous suivons un instant, ou qui s'arrête et nous arrête derrière lui - cela suffit, entre nous-même et l'autre, le lien se noue, et le récit se tisse.
    Prenez-y garde : ceci n'est pas un recueil de photos et de textes, c'est, au plus profond, une méditation sur le récit, sur ce désir de raconter qu'on appelle parfois littérature, parfois photographie.

Publié dans Lire et écrire

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E
Votre analyse me donne fort l'envie de me procurer cet ouvrage. Merci beaucoup.
Je suis impressionnée de constater que les personnes qui ont commenté cet article me sont familières...
Belle soirée,
eMmA
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E
Ton analyse me donne envie de lire ce livre , je pense qu'il me plairait.Douce soirée, bises Carole
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D
Je viens juste d'entendre Martine Delerm à France Inter et je vois que vous avez su comprendre au mieux sa démarche telle qu'elle l'a décrite il y a quelques minutes.
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C


Je vais essayer d'écouter l'émission sur internet... je ne me suis pas levée assez tôt ce dimanche !



M
Ton plaisir, ta délectation, ton émotion passent en nous et éveillent une curiosité à découvrir ce livre.
Merci Carole
Bonne journée
Martine
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E
une première gorgée qui donne envie d'en savoir plus, lui as tu fait parvenir ta belle analyse ?
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C


Non, je n'y aurais pas pensé si tu ne m'avais pas fait ce com. Je vais y réfléchir... C'est toujours toi qui me "secoues", Emma.



N
Tu en fais un bel éloge, et me mets en appétit.
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J
Femme sous toutes les coutures, elle qui aime ça ! Merci Carole, très belle présentation...
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A
Martine Delerm n'est-elle pas dessinatrice?

En tout cas, un livre à découvrir, sans aucun doute!
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