Fantômes

Publié le par Carole

fantôme 1
      "L'amour propre est, hélas ! le plus sot des amours." (Madame Deshoulières)
 
 
    Et qui donc était-il, celui-là, ce Léon oublié, ce Jamin de chez nous ? Souvent, dans les rues, on marche sous des plaques qui portent, ainsi, des noms d'inconnus. Ils eurent leur heure de puissance ou de célébrité. Et voici que se rouillent les clous qui les retiennent à la faible mémoire des hommes, et que grisaille le vieux mur qui les transporte sur son dos.
    Sic transit gloria mundi, leur nom seul leur survit comme un fantôme, suspendu au-dessus de nos têtes.
    Est-ce donc cela qu'il veut nous dire, l'étrange carreleur anonyme qui vient ici la nuit poser sur les murs de la ville, près des plaques officielles émaillées de bleu, ses petites mosaïques clandestines et fantomatiques, ses pieuvres ectoplasmiques aux yeux pâles et morts, qui nous regardent sans mot dire ?
    Les rues nous donnent, ainsi que les cimetières, des leçons de modestie : de tant de gloires passées, lesquelles sont encore quelque chose, aujourd'hui ? Et desquelles se souviendra-t-on, demain ?
    Mais ce qui m'effraie le plus, ce sont les plaques qu'on réserve ici aux "littérateurs" - ces hommes et ces femmes qui aspirèrent à la littérature, qui crurent en elle, y firent même souvent carrière, mais que rejeta finalement l'implacable verdict. 
 
rue-deshoulieres-copie-1.jpg
 
    Rien de plus dur, de plus impitoyable, que ce perpétuel désherbage, que cette frénésie de rangement du Temps, ce bibliothécaire lucide et féroce, qui, de tous les grands entassements de livres et d'hommes qu'il suscite sans fin, ne garde en ses rayons étroits que quelques rares élus, rejetant au pilon des volumes infinis d'efforts et d'illusions - le long, le pauvre bavardage de ces humbles talents qui sont la piétaille nécessaire de l'art et de l'histoire, et tombent au champ d'oubli pour que brillent, là-bas, dans la lumière d'éternité, ceux qu'il fallait sauver.

Publié dans Nantes

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gilbertilo 12/03/2013 22:51

Je ne crois pas que l'amour propre soit le plus sot des amours .Sans doute faut-il s'aimer pour s'offrir à autrui.Sans amour propre,qui sommes nous ?Pour l'écriture par contre,je crois que l'on
écrit pour soi,si l'on écrit pour les autres on se regarde écrire et les mots se déguisent.Quant à la notoriété d'un écrivain,elle n'est hélas à ce jour pas toujours proportionnelle au talent.La
facilité des deux côtés(lecteurs et "littérateurs"unis dans la même dérive)fait loi.J'aime beaucoup vos textes qui mélangent le dérisoire ,l'éphémère et une gravité certaine.Mais n'est-ce pas la
vie?

almanitoo 10/03/2013 12:07

Par curiosité, je suis allée voir qui était cette dame Deshoulières. Il se trouve qu'on lui prête cette phrase bien dans le sujet :
"l'amour-propre est, hélas!, le plus sot des amours"

Carole 10/03/2013 12:33



Merci pour la recherche, je crois que je vais mettre cette phrase remarquable en épigraphe !


Merci, une fois de plus, Almanitoo.



zadddie 10/03/2013 12:06

oups pas bien lu (la plaque) ni les commentaires précédents... Elle est bien plus agée que je ne l'ai pensé madame Deshoulières... cette plaque est en effet etrange...( dans ses "intentions")

zadddie 10/03/2013 11:54

c'est "marrant" que cette plaque se retrouve en façade d'un tabac presse...
je crois cependant qu'à l'époque le mot n'était pas connoté négativement...( la preuve: il a sa plaque): que nos grands auteurs du 19 ieme écrivaient tous la ligne, dans des journaux...?

Carole 10/03/2013 12:32



Oui, oui, mais tout de même, la plaque n'est pas si vieille, et aujourd'hui, pas de doute, c'est négatif, rue Racine ou boulevard Victor Hugo, on n'a pas précisé "littérateur" !



almanitoo 09/03/2013 22:08

Je me demande si à son époque le mot littérateur avait la signification un peu péjorative que nous lui prêtons de nos jours. Peut-être dirions nous aujourd'hui simplement homme de lettres?

Carole 09/03/2013 22:39



C'est probable, oui, mais la plaque a été posée au XXe siècle. Et en plus, il s'agit d'une femme de lettres... mais je pense que ceux qui ont conçu cette plaque ne savaient pas du tout
qui désignait ce "Deshoulières", alors qu'on avait cru bon de lui dédier une rue, quand elle était encore de mode.


Pauvre madame des Houlières... Sic transit...



Valentine :0056: 09/03/2013 22:07

Oui, en effet, c'est très impressionnant, ces noms d'illustres inconnus, et surtout cette appellation de "littérateur" ! Pourquoi pas "écrivain", ou "homme de lettres" ?
Mais j'adore ton paragraphe sur le carreleur avec "ses pieuvres ectoplasmiques" ... tordant ! Je ne l'avais pas vu comme ça le petit rectangle de couleur...
Bonne nuit, Carole.

Carole 10/03/2013 00:28



Ces mosaïques représentent bien de petits fantômes : il y en a des quantités dans les rues de Nantes, toutes sur le même modèle, mais jamais identiques. Je les aime bien.



Catheau 09/03/2013 18:19

Pauvre littérateur, qui n'a même pas droit à l'appellation d'écrivain ! Dans ces cas-là, il vaut mieux s'abstenir !

Carole 10/03/2013 00:29



C'est l'oubli qui est triste. Mais il est inévitable. 



Mamilouve 09/03/2013 14:41

C'est le propre des modes de passer et tout créateur s'inscrit dans une époque. Les grands d'hier sont donc les oubliés d'aujourd'hui comme les grands d'aujourd'hui seront les oubliés de demain, en
arts mais aussi en politique (sauf peut-être durant les guerres et les révolutions !).

emma 09/03/2013 13:25

"un clou chasse l'autre"..., la notoriété se résume à des fientes de pigeons sur une plaque dans un square... lit-on encore Montherlant, Loti, Genevoix, Benoit, Martin du Gard... qui comme tant
d’autres à cette époque de notables avec montre à gousset se sont crus immortels ... sauf quelques passages qui sommeillent comme des fleurs séchées dans des anthologies scolaires, ou ont été
miraculeusement sortis des limbes par le cinéma

Joëlle Colomar 09/03/2013 11:16

Chaque vie, chaque talent humains si éphémères, si empruntes d'oubli dés leur naissance. Tout semble si dérisoire la retraite venue par exemple !!!! Amitiés.Joëlle

Jamadrou. 09/03/2013 10:23

Fantômes des Vanités
petites piqûres de rappel symboliques du destin commun de chacun: nous sommes tous mortels même ceux qu'on a classé,chez nous et pour un temps, comme Immortels.
(j'aime bien le terme "littérateur".)

M'amzelle Jeanne 09/03/2013 09:27

"Vous qui passez sans me voir..."
Incognito.. c'est formidable!
Faire partie d'un tout..pour l'éternité

Anne-Marie 09/03/2013 07:12

Est-ce si important de passer à la "postérité"? Personnellement, je préfère laisser une trace dans le coeur de ceux qui me sont chers de mon vivant...

jill bill 09/03/2013 05:27

En même temps que ces plaques de rue, je découvre taisez-vous... merci Carole...