Etre et avoir été

Publié le par Carole

démolition route de Paris
 
 
Je m'étais arrêtée pour photographier cette maison en démolition, route de Paris. C'était dimanche, et dans le trou dévasté de frais, les machines se reposaient en contemplant leur oeuvre, comme des soldats de 19 flânant dans les villages de la Meuse. 
— Et alors ?
— Eh bien... vous savez ce que c'est, lorsqu'on prend des photos de ce que les gens voient tous les jours sans le voir... : on croirait qu'on vient de braquer un projecteur sur un voisin d'apparence banale, tout à coup changé en acteur, en criminel ou en victime... "Tiens, disaient les passants, ils l'ont bien désossée, ça fait drôle tout de même..."
 
Rien de plus ordinaire dans nos grandes villes enfiévrées, que ce spectacle d'une vieille maison qu'on éventre. Il y a pourtant là quelque chose de violent, d'indécent. Comme si on ouvrait devant tous un très vieux coeur humain, saignant la rouille et la suie grasse, étalant aux regards ses tapisseries de fleurs fanées, ses fenêtres battant sur le vide, ses portes murées, ses placards à secrets tout emplis de gravats, et tous ces mots incompréhensibles, rageurs ou tremblotants, qui étaient venus alourdir peu à peu l'édifice lézardé des pensées.
On les salue un instant au passage, comme on salue aux enterrements, sans y penser longtemps, se disant vaguement qu'on aura bien son tour aussi, un jour. Et on médite en secret de revenir voir travailler la grue énorme et jaune qui montera vers le ciel la construction nouvelle. C'est si fascinant, n'est-ce pas, un chantier bourdonnant, un immeuble en éveil, une ruche de béton qui grandit dans ses alvéoles de métal...
 
Une vieille, très vieille femme, s'est arrêtée comme les autres. Elle a regardé un moment, un long moment, silencieuse, la maison en lambeaux que sans doute elle avait connue jeune et coquette, puis elle s'est éloignée. Sans un mot, résignée et voûtée. 
"On ne peut pas être et avoir été", a dit quelqu'un derrière moi. 
J'ai repensé à ce verbe "prendre" qu'on associe toujours au mot photo. Prendre une photo, prendre des photos, rien de plus juste. En partant j'ai ramassé aussi sur le sol un morceau de ciment qui s'émiettait. Il faut toujours prendre au temps ce qu'il nous laisse prendre.
 

 

Publié dans Fables

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zadddie 16/04/2014 11:15

Et ce bout de béton? Qu'en feras tu? (sourire)

zadddie 16/04/2014 11:14

As tu l'impression d'avoir "volé" quelque chose?... Ou alors je fais une projection..: j'ai parfois l'impression de faire quelque chose de "mal"...en cherchant à "prendre" des photos...

Carole 16/04/2014 16:40



Non, jamais. plutôt l'impression de faire quelque chose de "bien" : ralentir le passage du temps qui édémolit" tout.



jill bill 16/04/2014 10:55

C'est que dans pareil cas on y devine un peu la vie de ses ex-occupants, il y reste du papier peint etc... Merci !

flipperine 16/04/2014 00:30

et cela fait mal de voir qu'on brise une maison que l'on a connue

Gérard 15/04/2014 23:22

J'ai " pris " du bon temps à te lire

Gérard 15/04/2014 23:20

..et j'ai "pris " du bon temps à te lire

Joëlle Colomar 15/04/2014 22:16

Vision sur laquelle je ne parviens pas à m'attarder tant elle me gène quand des lambeaux de vie apparaissent au grand jour sous la main d'acier qui détruit tout.
Je me suis souvent sentie comme une voleuse lors de mes prises de vue mais aussi comme une respectueuse car je tiens à laisser à la nature son intégrité et aux gens leur intimité. Amitiés. Joëlle

old nut 15/04/2014 19:35

Votre note est émouvante car quand je vois le coeur d'une maisons en ruine je ne peux m'empêcher de penser à ceux qui y ont vécu , rêvé, ri ou peut être pleuré...

Carole 16/04/2014 23:09



Oui, c'est curieux comme les maisons prenennt la forme de leurs habitants.



Nath 15/04/2014 13:48

J'aime cette idée de "prendre" et de "surprendre" aussi !
La réaction des gens autour de soi qd on photographie et qu'ils n'ont pas eux, l'oeil derrière l'objectif. Alors ils ne comprennent pas toujours, car leur regard ne "prend" pas les mêmes choses que
nous...
Hé hé !! L'oeil du photographe, il sait regarder lui et il sait "prendre" et montrer au monde (à son petit monde !!) des détails souvent fort beaux d'une pauvre petite planche de bois abîmée par le
temps ms qui raconte souvent bien des histoires... comme tu sais si bien les raconter !

Carole 16/04/2014 23:13



Et moi j'aime bien le lien que tu fais entre "prendre" et "surprendre", c'est tout à fait cela. Merci, Nath.



saravati 15/04/2014 12:09

Il y a dans les ruines comme une noblesse imperceptible, comme une affirmation d'avoir été. Les photos sont comme une prolongation de cette vie qui n'est plus et dont on ignore si elle fut
souffrance ou joie. Il me plait de penser qu'en les prenant, nous les écrivons une dernière fois dans l'histoire jusqu'à ce que les ruines disparaissent ...

mansfield 15/04/2014 11:26

Et on peut faire le cheminement inverse repenser à ce qu'ont pu imaginer ceux qui ont vu cette maison se construire sur le terrain d'une autre construction auparavant!

ADAMANTE 15/04/2014 11:23

Chemin d'oubli des villes, qui ne s'est jamais posé la question devant une construction neuve : "Qu'y avait-il avant ?" et on a beau chercher, on ne trouve pas.

Jonas D. 15/04/2014 10:03

L'éphémère des choses, de toute chose, nous ramène inévitable à nous, à notre passage éclair dans ce temps. Ces murs "en panne d'exister", comme une diva qui se tait, sont pourtant une oeuvre à
part entière par le témoignage qu'elle nous offre. Et toi, Carole, tu as su décrypter cela. Bravo.
Jonas

dalva 15/04/2014 09:38

Elle est très belle cette photo que tu as "prise". Oui, tu as pris un moment de la démolition et ce moment tu nous l'a gardé. Maintenant, il va rester un certain temps sur le net.

michèle 15/04/2014 07:13

Oui, "prendre" des photos c'est bien fixer sur papier ou pixels ce qui va changer ou disparaître, fixer quelques éléments du temps.
Les enregistrements sonores, la peinture et l'écriture peuvent le faire aussi mais le choix de ce qu'on décide de fixer ou de dépeindre, même anodin, a toujours quelque chose de subjectif.

Martine 15/04/2014 07:08

Bonjour Carole,

J'éprouve le même sentiment que toi en regardant des destructions. Un certain malaise. L'impression d'être un peu voyeur face à cette "intimité" mise à nue , puis détruite.
Si les murs pouvaient parler...

almanito 15/04/2014 06:40

Je me faisais la même réflexion hier en entendant les gens applaudir à la destruction "flash" de leur barre d'immeuble. Je me suis dit que même si ce lieu était laid, c'était tout de même leurs
souvenirs qui explosaient là sous leurs yeux...