Encore un fait divers

Publié le par Carole

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    Aujourd'hui, un chômeur s'est immolé devant l'agence Pôle Emploi de la zone industrielle qui jouxte mon quartier. Vous en avez sans doute entendu parler ce soir, vous n'en entendrez plus parler demain, c'est un de ces faits divers qui "passent" à la télé, à la radio, en boucle, avant de disparaître à jamais. Mais c'était tout à côté de chez moi et l'histoire m'a frappée.
    A l'heure où le malheureux flambait, là-bas, devant l'intraitable Paul, j'étais encore en ville, et je cherchais à gagner la poste de la place Bretagne, depuis le cours des Cinquante-otages. Après avoir pris un de ces raccourcis étranges et sordides qui fendent les beaux quartiers comme des blessures de guerre, et où l'on n'invite guère les photographes, j'étais parvenue, par un long escalier raide, à une petite terrasse où j'avais l'intention de me reposer un instant. Tout au bout d'un plancher de bois moussu et menacé par les herbes hautes d'un jardin en friche, j'ai aperçu cette porte. Elle était si lourdement taguée, si extraordinairement inhospitalière que, par un de ces paradoxes que je ne cherche plus à expliquer, je me suis approchée pour l'admirer... et là, à ma grande surprise, j'ai découvert que j'étais devant une agence d'emploi, dédiée à ceux qu'on appelle "handicapés" - qui sont sans doute, de tous les "demandeurs d'emploi", les plus déshérités - mais pourquoi donc, au fait, dit-on "demandeurs d'emploi", en est-on donc vraiment arrivé à mendier les emplois et à les implorer comme des aumônes ?
   Une ampoule brillait faiblement à l'intérieur... on voyait se mouvoir quelques vagues silhouettes, le lieu n'était pas fermé, il était juste... ainsi... !
 
    Voilà. Il était environ 13 heures. Pendant qu'un homme flambait ou se préparait à flamber près de chez moi parce qu'il était sans travail, je regardais, oisive et stupéfaite, cette porte hideusement ornée de noms entremêlés et illisibles, qui se pressaient en couches épaisses et de dates diverses, accumulées depuis des mois, des années peut-être, aussi nombreuses et débordantes que les cohortes de chômeurs qui envahissent peu à peu le pays, et bientôt toutes nos pensées. Et pendant que brûlait là-bas ce martyr dont j'ignorais tout, devant ce monument d'une lourde éloquence où le mot accueil ne se donnait plus à lire que par quelques syllabes incertaines, je prenais peu à peu conscience du désastre. Comme si, soudain, on l'avait écrit devant moi, non plus à l'encre fade des journaux et des experts économiques, avec leurs mots si raisonnables et si savants, nous expliquant sans fin ce que jamais nous ne devrions pouvoir comprendre - mais en lettres brutes et rageuses de sang, de folie, de feu et de misère.

Publié dans Fables

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zadddie 16/02/2013 23:38

la colère, ce qui nous reste...

ADAMANTE 16/02/2013 18:43

Bonjour Carole, un retour pour te lire, un texte qui fait mal, comme la vie malmène le vivant dans sa jungle...

Mamilouve 15/02/2013 16:49

L'immolation, les tags : la société est-elle définitivement devenue sourde à ces cris de désespoir ?

Hélène Carle 14/02/2013 23:46

Tant de détresse coule de la plaie de l'aberration.
Merci Carole pour ces textes-réflexion.

Hélène*

Gérard 14/02/2013 19:18

Ces tags représentent la complexité pour les chômeurs de trouver un emploi

dominique bouvet 14/02/2013 19:16

Bonjour, très fort ton texte. Ça me fait me poser une question. On a l'impression que l'on est dans une époque qui permet à tout le monde de s'exprimer.. sur le web, sur les murs.. et une personne
pour se faire entendre n'a d'autre voix que de s'immoler.. Époque contradictoire. Tout le monde est branché, enfin se croit brancher et la solitude est de plus en plus sordide

Joëlle Colomar 14/02/2013 19:05

Tes mots, Carole, résonnent dans la tête bien après les avoir lus. Mots de révolte justifiée face à l'inacceptable. Amitiés. Joëlle

M'amzelle Jeanne 14/02/2013 14:09

Comme toutes, ma pensée à été vers toi lorsque j'ai entendu cette douloureuse nouvelle .. pauvre homme.. pauvre famille.. pauvre de tous ces démunis qui perdent leur gagne pain.. et vont quémander
dans un bureau sans âme leur propre vie ! Je partage ce chagrin qui est le reflet d'une société en dérive.Tes mots sont justes , ton écriture est belle.. Je t'envoie mon amitié en ce jour

Nounedeb 14/02/2013 13:34

Un goût amer. Envie de pleurer. Ou de taguer de traits rageurs.

Mansfield 14/02/2013 09:48

Quand âpreté et misère sont notre lot quotidien et ne se cachent pas,on dirait que nous faisons exprès de passer devant sans voir... A moins q'un oeil perspicace comme le tien ne s'attarde...

jill bill 14/02/2013 09:34

Bonjour Carole... pour en arriver là c'est qu'il devait être au bout du rouleau, comment vivre sans travail... la déchéance arrive très vite... Triste époque qui ne nourrir plus son homme... merci
!

Anne-Marie 14/02/2013 07:57

Le chômage, la crise économique, les agences de notation... dont on nous parle à longueur de journée! Et puis ces tragédies individuelles, ces parcours de vie chaotiques très vite effacés, oubliés,
noyés dans l'indifférence et l'individualisme...
"Retourne dans ta piaule
Même si tu miaules
Tout l'monde s'en fout" ( Souchon)

almùanitoo 14/02/2013 07:32

A l'exemple de ces vilains mots qui font peur, chômeurs, clochards, etc, on cache le malheur et les déshérités dans les quartiers peu fréquentés. Tu as raison, le sort de cet homme désespéré ne
fera pas la une aujourd'hui, la société n'accepte pas la fragilité, l'exception, le handicap, la laideur, la misère. Nous vivons dans un monde moderne, place au fric!

Carole 15/02/2013 13:54



Et nous nous "adaptons", c'est peut-être le pire.



Cendrine 14/02/2013 04:04

Bonsoir Carole,

Je suis au coeur d'un étrange sentiment... saisie et enivrée par la magie de ton écriture et horrifiée par ce "fait divers" que j'ai bien du mal à appeler ainsi. Une boule d'angoisse et de colère a
étreint ma gorge quand j'ai entendu cette "nouvelle" aux informations. J'éprouve de l'écoeurement mêlé d'une grande tristesse et je songe à une de mes amies, perdue dans ce circuit absurde,
épuisant au jour le jour ses forces vives dans un système de plus en plus cruel et incohérent...

Si seulement cet "homme qui flambe" pouvait ouvrir certaines consciences et débloquer certaines portes... Je lui souhaite, de tout coeur, des temps meilleurs...

Belle nuit Carole, amitiés

Cendrine

Valentine :0056: 13/02/2013 23:17

Tiens, j'ai justement pensé à toi en voyant ça aux infos, mais je ne pensais pas que tu réussirais aussitôt à nous proposer un texte sur la question... Et quel scoop encore !! Ce que tu as
rencontré en parallèle tient de la coïncidence miraculeuse et laisse pantois. Et bien sûr tu tires merveilleusement parti du sujet.
(Pour le fragment donné en audition, laisse-moi surtout souligner avec amusement l'évolution de notre parler oral : il est étonnant, lorsque l'on entend de vieux enregistrements, de comparer nos
manières de parler avec celles du passé... et ce style grandiloquent était monnaie courante dans les années 30 !).

Carole 14/02/2013 01:29



Merci Valentine.


Finalement, j'ai déplacé l'enregistrement : je le mettrai dans un autre article que je prépare. Mais je trouve ta remarque très juste. C'est un document historique surprenant à bien des égards.