La certitude d'être encore heureuse

Publié le par Carole

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J'étais prisonnière d'un encombrement. Petit bouchon coincé dans le goulot du long embouteillage. Escargot renfrogné dans ma coquille de métal. Cela se passait, sans se vivre, à l'embouchure du périphérique, du côté des grands fleuves de bitume qui mènent au centre commercial et aux grandes succursales bancaires.
Autour de moi du gris, du noir, de la fumée, du temps-qui-est-de-l'argent-qu'il-faudra-regagner, beaucoup d'énervement klaxonnant.
Et en moi tant de lassitude.
Tout à coup, en tournant la tête, je l'ai vu. C'était le camion de la bibliothèque de prêt. Il était garé sur un trottoir, derrière la bordure étroite d'herbes sauvages qu'on laisse pousser là, et il m'avait fait joyeusement signe, avec des doigts ouverts de folle avoine.

C'était si beau, ce qu'il me tendait. Comme une enveloppe timbrée d'espoir que j'aurais reçue, là, une lettre soigneusement calligraphiée en ronde de l'autre siècle, un message de Jules en personne, qui me disait, sage Renard, entre ses deux jolis guillemets posés comme de petits rideaux, dans la chambre des livres où l'on est entre soi :
 
"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste encore à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux".
 
J'y ai pensé...
Je me suis souvenue.
C'était l'été, c'était l'hiver ou bien c'était à Pâques. On était aux vacances et j'étais à Guéret. Je passais les après-midis assise contre le cosy de bois sombre, à lire les livres de poche accumulés sur les rayonnages. Ils étaient recouverts d'un papier opaque et fleuri, si bien que je ne pouvais en connaître les titres qu'en les ouvrant. Tous m'attiraient derrière leur masque coloré, tous avaient l'air de chuchoter derrière des éventails les secrets de la vie.
Je fouillais les étagères, je prenais un volume au hasard. N'importe lequel, comme ça... pour voir - puisque c'était un livre... et je lisais, je lisais. Des heures. A la dernière page, je me disais : " Encore, j'en lirai encore un après celui-là. Encore, encore", et j'étais aussi heureuse en répétant ce mot, dans le soir qui venait, qu'un élu découvrant, au paradis, que l'infini s'ouvre vraiment à lui. 
Un jour, ainsi, j'ai lu Que ma joie demeure - un livre bien trop difficile pour moi, mais dont jamais je n'ai oublié le titre, plein de ferveur et de paix, qui toujours s'est associé au cosy, aux étagères remplies de livres, à la bonne lenteur des longs après-midis dans le murmure des mots. Un autre jour j'ai lu - encore ! - Pêcheurs d'Islande. Et j'ai pleuré - encore !
 
L'embouteillage s'est un peu dégagé, j'ai avancé vers le carrefour, roulant sur le flot sombre comme un navire de fer, dans la lourde impatience des moteurs, laissant derrière moi les souvenirs qui jamais ne pèsent, et le beau camion messager, ancré dans sa prairie.
 
Je peux repartir vers le noir, j'ai la certitude d'être encore heureuse. Puisqu'il y a encore des livres à lire. 

Publié dans Fables

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D
Tu n'as pas publié, toi? Que j'aimerai voyager au fil de tes mots! Je me répète, mais ton style et son contenu me traversent à chaque lecture....
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C


Publier ? J'essaierai de le faire quand j'aurai plus d'expérience et plus de textes aussi - Je n'ai écrit que ceux du blog pour l'instant, et des projets de romans. J'ai au moins pu comprendre
par ce travail si particulier, si vivant et si "direct", du blog, à quel point j'aimais écrire et souhaitais le faire chaque jour. Merci de tes lectures qui m'apportent un immense encouragement !
Il y a des lecteurs dont on rêve... on les rencontre parfois !



C
Le monde entier nous attend entre les pages des livres. Grâce à eux, nous sommes d'éternels voyageurs autour de notre chambre.
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C


Et en nous-mêmes !



V
Ah Carole, pensais-tu qu'un jour, ce serait toi qui procurerais cette même joie ?
Je me souviens pour ma part, du bout du canapé du salon dont l'accoudoir était mon quai d'embarquement durant les vacances scolaires. Je me souviens de mon visage très pâle et de mes genoux perclus
d'avoir été recroquevillés durant tout le voyage. Je me souviens de ma joie ...
Bonne soirée :-)
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C


Merci, Valdy, tout me touche tant dans ton commentaire, le compliment si délicat - peut-être pas mérité tout de même -, le souvenir si semblable aux miens... Merci.



E
Bon mercredi!
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C


merci.



V
V:')))ilier !
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H
Et tant et tant qui sont à écrire, partout tant de doigts, de plumes, de pages blanches en robe d'espérance, alors tant de bonheur en belles tranches à tartiner d'heureux pour rassasier nos
âmes!

Hélène*
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C


A écrire aussi, oui : autre bonheur !



E
Tes mots sont magiques.Je t'ai suivi dans ton périple de souvenirs me retrouvant dans ce bonheur de tenir , sentir , découvrir le livre. Un joli billet tellement vrai.Belle soirée Carole
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C


Merci, Erato, je crois que tous les lecteurs passionnés ont éprouvé cela.



M
Une certitude que je partage, un bonheur que je comprends, une drogue dont on ne peut se sevrer et c'est tant mieux!
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C


Une drogue ? Mais qui ne nous aliène pas, mais nous révèle à nous-même, non ?



E
tant de livres à lire encore et tant de musique à écouter, des mots et des notes, messages qui s'adressent à chacun de nous en particulier par delà le temps...
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C


Tant de livres, tant de musique, tant de tableaux, tant dephotos, tant de ... bonheur !



N
Un camion te fait un de ces signes que tu sais interpréter, et me voilà dans ce bonheur léger que je connais bien. Tant de choses à lire...
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C


Merci, Nounedeb. Tant d'êtres et tant de choses nous font signe vers le bonheur...



J
Les livres, ces compagnons indispensables à la vie. J'espère que jamais ils ne disparaitront dans le bouleversement de la modernité. On fait, parait-il des livres qui s'effacent et des livres qui
se mangent ! Amitié. Joëlle
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C


Ils changeront de forme, probablement - du reste ils ont déjà bien changé depuis l'Antiquité - mais ce seront toujours des livres et nous les LIRONS ! des livres qui s'effacent, horreur ! des
livres qui se mangent ? je préfère ceux qui se dévorent.



Q
Tant qu'il y aura des livres, nous pourrons y puiser les émotions intenses qui nous prouvent que nous sommes vivants et que notre capacité à nous émouvoir est la même que lorsque nous étions
enfant.

Merci pour ce billet, ces souvenirs...
Passe une douce journée.
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C


C'est exactement ma pensée : lire, c'est redevenir enfant, découvrir un monde, et s'émerveiller.



B
Comme il avait raison, cette phrase devrait être gravé au fronton des librairies, des bibliothèques, des médiathèques...
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C


Là voilà déjà écrite sur un camion, et c'est un beau début !



Z
comme quoi, j'ai bien fait de repasser ce matin, plutôt que ce soir: c'est un magnifique message que tu nous envoies là...
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C


Mais tu peux passer quand tu veux, je suis toujours contente de te voir 



B
Coucou Carole ! Tu m'offres encore ce matin une goulée de bonheur ! Je viens justement de terminer un livre... et me réjouis de plonger dans un autre de ma longue liste...
A très bientôt
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C


Brigitte, je suis toujours si heureuse de tes messages. J'avais justement pensé à toi en écrivant le texte, car la phrase de Jules Renard est "calligraphiée" sur la rude tôle du camion, et c'est
très beau à voir : c'est à la fois un hommage à la lecture et un hommage à l'écriture - à tous les sens du terme - que ce camion-bibliothèque transporte, en quelque sorte, sur les routes et dans
les pauvres décors de la vie quotidienne - et ils en sont illuminés.



R
Cet aphorisme de Jules Renard à même la tôle du camion : une invitation vers la littérature.

La littérature : une invite à de nombreux instants de bonheur.

Les deux ici conjugués : un clin d'oeil pour vous faire oublier un instant de stress entre tant d'instants de bonheur ...
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C


Et c'est un bonheur qui remonte à l'Egypte antique !



C
une phrase magnifique !
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C


Jules Renard est quelqu'un de très fort, on ne le lit plus assez, lui.



M
il y a des petits bonheurs à grappiller partout .. ouvrons l'oeil !! ;-)
belle journée à toi
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C


Ce commentaire résume ma "philosophie", vraiment ! Merci beaucoup.



J
Bonjour Carole, tu as l'art d'exploiter le quotidien, merci encore ! Jill
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C


Le quoitidien ne demande qu'à être regardé, non ?



G
Je ne peux pas dire que je sois un lecteur assidu, mais j'ai lu il y de nombreuses années " Que ma joie demeure " de Giono et je me souviens d'avoir apprécié le sens de la terre de Provence décrite
par l'auteur.
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C


C'est un livre marquant. A l'époque, j'étais fascinée par le titre. Je ne savais pas qu'il venait de Bach.