" Dis oui à la vie "

Publié le par Carole

dis oui 2
 
    Le tram avait ralenti, puis s'était tout à fait arrêté au passage à niveau. Quand j'ai vu ce petit garçon, par la vitre, je me suis d'abord souvenue d'un conte que j'avais lu, tout enfant, dans un vieux livre. C'était l'histoire d'un crayon magique. Tout ce qu'on écrivait avec prenait forme et vie. L'enfant du conte entrait ainsi dans un jardin qu'il avait dessiné, où vivaient les animaux bizarres et les arbres splendides qu'il avait esquissés. Il poursuivait longtemps sa route, et avançait dans la vie, de dessin en dessin, pour le meilleur et pour le pire, par la magie de son crayon. Je ne me souviens plus du tout de la fin de cette histoire qui du reste n'avait aucune raison de se finir, le crayon traçant page après page des chemins toujours neufs, et pourtant toujours hésitants et tremblants comme un dessin d'enfant...
    Ensuite, j'ai réfléchi - ce que peut-être il faudrait toujours éviter quand il nous est donné soudain de voir, par la vitre du tram, un enfant s'amusant avec le vieux crayon du conte. Et j'ai pensé que ce petit garçon, posé là par des adultes, ne nous écrivait guère, très au-dessus de sa portée d'enfant, qu'une maxime béate et niaise, un conseil absurde de magazine, frappé aux clichés de ce temps qui abuse du oui, positivant insupportablement, incapable qu'il est d'affronter le non de la révolte ou de la solitude... 
    Puis je me suis ravisée. C'est vrai que la vie requiert notre consentement. Il faut lui passer l'anneau au doigt tous les jours, et tous les jours se laisser séduire encore.
    Un jour elle nous fut donnée, mais chaque jour il nous faut l'épouser de nouveau. Chaque jour tracer de nouveau son nom sur le mur de l'angoisse, dessiner de nouveau sa silhouette magique et fugitive, pour enlacer les branches de l'espoir, ou simplement se laisser conduire par la main jusqu'à la petite porte du jardin. Et, chaque fois, comme l'enfant, faire effort, se hisser, aller si haut, marcher si loin, qu'on en est maintenant épuisé, et que le bras se lasse et s'engourdit, et que la main retombe. Mais le crayon nous entraîne... encore, demain, plus loin... il y a tant de chemins à dessiner, tant de phrases à écrire, tant de consentements à donner à chaque instant de vie... oui. Rien n'est plus vrai.
    Le tram a redémarré. Par la vitre, j'ai vu soudain l'enfant bondir, sauter par-dessus le mur, se balancer aux arbres, puis marcher sur ce pont tout tremblant qui s'en va vers là-bas. Il tenait toujours le crayon, et sur les mots d'un conte oublié, d'un désir toujours neuf il traçait son chemin de vivant. Oui, je l'ai vu. Et je crois bien que je l'ai suivi. Oui...

Publié dans Fables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
V
Il me semble qu'effectivement, tu redessines le monde à chaque article -pour notre grande joie-,
Une pensée profonde et énoncée avec tant de légèreté !
Carpe Diem ;-)
Répondre
L
Que dire après tout cela ? Rien, si ce n'est ajouter mon admiration. Merci Carole.
Répondre
H
Remplir les murs de ¨Oui la vie¨ et de ¨Moi aussi¨

Hélène*
Répondre
Z
et me vient à l'esprit une vieille comptine..une vague histoire de train..
Répondre
M
Vivre, c'est d'abord vouloir vivre et tu le dis bien joliment !
Répondre
G
Un joli conte poétique tu es très douée et souhaitons que nos enfants aient toujours des crayons pour écrire
Répondre
V
Une belle méditation sur la vie cette fois. Un conte presque, où tu nous entraînes dans un rêve un peu fantastique mais plein d'enseignement...Bonne nuit Carole !
Répondre
N
OUI.... ou NON.... Le tout est de pouvoir le formuler LIBREMENT sans influence...
Jolie réflexion....
Répondre
N
Encore une fois chapeau bas, et merci. Texte après texte tu nous conduits, de ta plume magique, à nous émerveiller, et plus encore, à réfléchir. Gravement.
Répondre
S
Suivre un enfant du regard dans l'âme et dans le coeur, quel magnifique projet de vie en continu !
Les adultes emprisonnent les enfants dans des catégories d'adultes avant l'heure, leur font dire ce qu'ils souhaitent entendre ...éclaboussent leur créativité, laissons-les vivre leur âme d'enfant
jusqu'à ce que la vie les attrape et ne les lêche plus !
Répondre
J
En ce moment,avec mon bras, j'arriverais tout juste au bout du dernier mot. Je crois que tu as raison: il faut chaque jour épouser à nouveau la vie, elle aurait ainsi un goût de renouveau étonnant.
Passe une belle journée Carole. Amitiés. Joëlle
Répondre
A
Oui à la vie à condition que s'y mèlent révolte et liberté et jamais acceptation et renoncement!
Répondre
C


D'où le dernier paragraphe du récit...



A
Cette réflexion philosophique est bien supérieure, de par la simplicité de l'expression, à celle souvent complexe, tarabiscotée, ampoulée, de beaucoup de grands penseurs. Le savoir devient
incompris s'il n'est pas lisible.
Garder un regard d'enfant...
Répondre
J
un mur qui murmure à mes yeux
un conte qui me parle
un enfant que je devine aller très haut
Carole tu es magicienne des mots et...des photos bravo.
Répondre
E
très jolie et profonde réflexion, comme toujours, Carole
Répondre
J
Bonjour Carole, oui ma foi lui repasser l'anneau au doigt chaque jour et l'aimer cette vie qui finira par avoir notre peau... J'aime ! Merci...
Répondre
M
Tes mots sont superbes pour décrire un conte magnifique, j'aime ce moment, je te vois suivre le petit garçon et je vous suis moi aussi dessinant chacune notre page de vie.
Merci beaucoup Carole pour cet instant matinal de poésie qui aide a continuer !
Bizzoux de Jeanne
Répondre
R
Et vous l'avez suivi ...
Sur sa planète ?
vous aurait-il demandé à vous aussi de lui dessiner un mouton ?
Répondre
N
Très beau texte, merci du partage.
Bon vendredi, je te l'espère pas trop froid.
Bisous
Répondre
A
La vie et l'amour sont des conquêtes de chaque jour
Répondre