Des grues et des couleurs

Publié le par Carole

grues et couleurs.psd
 
"L'esprit soudainement s'effare
Vers l'impossible et le bizarre ;
Crime ou vertu, voit-il encore
Ce qui se meut en ces décors,
Où, devant lui, sur les places, s'élève
Le dressement tout en brouillard
D'un pilier d'or ou d'un fronton blafard
Pour on ne sait quel géant rêve ? 
(Emile Verhaeren, Les Villes tentaculaires)
 
 
Des grues et des couleurs, on ne parle guère.
Pourtant, les grues sont partout posées, triomphantes, dans nos villes tentaculaires qui grandissent sans trêve, s'étirent à leurs confins, se hissent en leurs centres et se boursouflent en leurs périphéries.
Pattes enfoncées dans la boue des chantiers, bec tendu vers le bleu, elles se haussent du col dans leurs salopettes de soleil, elles grattent les nuages du vieux ciel écaillé pour repeindre l'Eden, au pinceau fin de leurs aigrettes bariolées.
Oiseaux de feu au grand corps dentelé de lumière, elles dansent tout le jour sur leur unique patte.
Quand là-haut elles se croisent, elles caquettent, elles craquettent, elles coassent, elles croassent, elles bavassent, elles jacassent - comme les animaux bavards et pour toujours muets des vieux bois disparus, des prairies inondées de béton, des rivières étouffées d'autoroutes.
Entre leurs dents, gracieuses et carnassières, elles transportent des murs, échafaudent des plans, dessinent des cases étroites et de hauts échiquiers, pour y placer des vies, empiler des destins.
Insouciantes et légères elles bâtissent Babel.
Quand on passe à leur ombre, on voit trembler des tours, plus hautes encore, incertaines et mouvantes, où perchent, sur les branches de demain, des villes imaginaires, comme des nids pleins d'insectes affolés, si vastes qu'on ne peut que détourner les yeux pour regarder en soi.
 
Un jour, peut-être, quand on aura fini de tout bâtir, les grues s’envoleront. Un jour d’automne, quand passeront dans l'eau claire des nuages les grands vols d’oies sauvages, elles partiront là-bas, emportant derrière elles la dernière joie des rues comme une queue de nuages colorés, dans le ciel immensément sombre.
Et nous resterons seuls dans nos cités illimitées, que l’hiver rebadigeonnera de nuit - vieux peintre broyant le noir pour l'étaler en maître sur la palette éteinte de la Création.
 
Les grues, je crois, sont le songe aérien et joyeux de nos villes, qui rêvent en couleurs, avant de s’éveiller obscures et glacées.
 
crépuscule grue 1

Publié dans Fables

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adamante 19/09/2012 19:27

Bonjour Carole. Un film à la Folon pour l'envol des grues laissant la ville sombre privée de leurs couleurs... et tombant de sommeil.

Carole 20/09/2012 18:42



Cela me conviendrait bien un film "de" Folon...



Catheau 13/09/2012 15:38

Les grues d'un port du Nord ont griffé le ciel de mon enfance et je lisais Verhaeren dans un livre d'artiste de mon père. Merci, Carole, de les réhabiliter.

Carole 16/09/2012 18:59



J'ai remarqué en lisant les commentaires qu'en effet Verhaeren semble un peu oublié. Pourtant il m'a toujours accompagnée pour ma part. C'est un grand poète, et qui a tenté d'éclairer l'avenir.



valdy 12/09/2012 22:09

Ta poésie s'est animée sous mes yeux et j'ai visualisé à un court métrage d'animation ...

Carole 13/09/2012 23:26



Moi aussi, quand je l'ai écrit, je l'ai vu comme cela : une sorte de dessin animé très coloré, avec une dernière image en noir.



zadddie 10/09/2012 23:37

passée dire coucou...

Carole 12/09/2012 21:30



c'est gentil, à bientôt !



Cendrine 10/09/2012 21:23

Bonsoir Carole,

Comment te dire, avec "seulement" des mots, que tes textes me procurent une formidable émotion?!
L'émotion qui naît d'un regard, happé par les couleurs qui papillonnent... L'émotion émanant des sonorités que tu tisses sur l'écheveau de ton talent et de ta générosité!
J'aime aussi profondément ces grues que tu personnifies avec brio.
Merci pour ton regard d'alchimiste sur les forces et les enjeux de notre quotidien, sur ce qui semble inanimé et pourtant...
Je te souhaite une excellente soirée, gros bisous!
Cendrine

Carole 12/09/2012 21:28



Et moi, Cendrine, comment te dirai-je que le regard que tu portes sur mes textes m'apporte un formidable encouragement ?


Tu sais, ce n'est pas toujours facile de tenir un blog d'écriture, on est seul face à la "page blanche", sans documents sur lesquels s'appuyer, sans certitudes d'aucune sorte, et c'est toujours
un étonnement d'y être "arrivé", et d'avoir posé sur la page quelque chose qui ressemble, rien qu'un peu, à ce qu'on croit être un "texte".


Alors, lorsqu'on a une lectrice comme toi, on se dit que cela avait peut-être tout de même un sens... et on continue... encore un peu...



erato :0059: 10/09/2012 17:17

Un billet étonnant ... jusqu'ici , les grues ne m'avaient jamais inspirées, au contraire! Mais te mots me les montrent sous un jour différent .J'aime beaucoup ta dernière phrase que j'ai souvent
faite en regardant ces immeubles .... Mais je ne peux pas rendre les grues responsables... elles ont obéi! Bon après midi Carole

Carole 11/09/2012 22:44



Les grues... je voulais dire les hommes : splendides dans leur élan bâtisseur - terribles dans leur rage de béton !



Joëlle Colomar 10/09/2012 13:41

Quand aurons-nous fini de construire ? La terre ainsi bétonnée ne peut plus respirer et ces oiseaux d'acier ne s'envolent que pour se poser à nouveau quelque part. Amitié. Joëlle

Carole 11/09/2012 22:43



C'était le sens de la fin du texte : les grues sont splendides et séduisantes, comme l'élan bâtisseur et créateur des hommes - mais en définitive la terre bétonnée nous devient inhabitable...



Nounedeb 10/09/2012 12:21

De ta plume magique, tu poses délicatement de la poésie là où l'on ne sait pas toujours la chercher.

Carole 11/09/2012 22:42



Nounedeb, ton commentaire me touche vraiment, car tu résumes, non mon travail réel si perfectible encore, mais mon projet - ou mon rêve ? Montrer le beau là où on ne se doute pas qu'il est...



mansfield 10/09/2012 12:09

magnifique image, tu donnes à ces grues à l'envol métallique et bétonné une bien jolie prestance!

Carole 11/09/2012 22:40



Merci, Mansfield. Il y en a tellement à Nantes, et elles sont si hautes, si colorées, si belles, qu'il a bien fallu que j'en parle !



jill-bill.over-blog.com 10/09/2012 08:40

Bonjour Carole ! Les grandes villes tjs en chantier donne l'occasion d'en voir à l'année... s'envoleront-elles un jour de nos vues citadines... L'homme est un bâtisseur !

Carole 11/09/2012 22:39



Oui, c'est l'homme de Babel, après tout !



Richard LEJEUNE 10/09/2012 08:22

Après les larmes, la poésie ...
Après Simone que je viens de croiser - émotion matinale garantie -, Emile Verhaeren, si peu connu, même des Belges francophones !

Merci à vous de leur avoir permis à tous deux, pour un instant, pour un instant seulement ?, d'entrer dans la vie de vos lecteurs admiratifs.

Carole 11/09/2012 21:37



Cette variété, c'est l'avantage du blog. Chaque jour apporte son lot d'inspirations diverses.
Je croyais qu'au moins les Belges, eux, aimaient Verhaeren ! C'est un grand poète. 



Gérard Méry 10/09/2012 00:48

avec les grues ont est sur de jouer dans le graphisme

Carole 11/09/2012 21:33



J'adore les regarder : le graphisme, mais aussi les couleurs éclatantes, et la perspective... 



Amaryllis 20/01/2012 13:04

Pour la première photo il ne manque que les 2 autres arrêtes du cube. Bien vu !

Carole Chollet-Buisson 20/01/2012 14:08



Les grues construisent tant de choses : des immeubles, des couleurs, et des formes !



Anne L S 18/01/2012 21:03

J'y vois l'approche du baiser de Rodin. Quand le métal se fond vers le chemin du coeur... Merci Carole

Carole Chollet-Buisson 18/01/2012 22:07



Oui, ces grues qu'on voit partout à Nantes me semblent souvent de grandes statues de métal vivant portant haut nos désirs, nos aspirations.


Merci, Anne, d'avoir pensé à Rodin !


Carole



Photos et Peintures de Sonia Chappuis-Gravier 17/01/2012 19:00

Merci pour ton passage sur mon blog ! J'aime beaucoup ces photos de ville, avec ses immeubles, ses travaux, ses grues : très réussi ! Bonne soirée !

Carole Chollet-Buisson 17/01/2012 19:27



Merci et bonne soirée à toi aussi,


Carole