Des vies

Publié le par Carole

Des vies

.

En face de moi, dans le tram, pourquoi parle-t-il aussi fort, cet homme qui vient de s'asseoir et qui téléphone ? Il parle une langue que j'ignore une langue d'Afrique dont il souligne si bien les accents, à grand renfort de gestes et d'intonations théâtrales, qu'il me semble presque la comprendre.
Hélas, je ne pourrai pas continuer ma lecture. Intérieurement je maugrée ma rengaine habituelle : "Comment ne se rendent-ils pas compte, ces indiscrets qui nous transforment en auditeurs forcés de leurs insipides pièces téléphoniques... ? C'est curieux, tout de même, c'est incroyable, à quel point, aujourd'hui, tant de gens qui n'ouvriraient pas leur porte à tous vents, qui peut-être, chez eux, chuchoteraient pour que les voisins n'entendent pas leurs conversations, ne voient plus aucun inconvénient à claironner leur vie, du moment qu'ils sont dans les transports en commun... etc...etc..."
Soudain, l'homme se met à parler en français. Et là, je comprends vraiment :
-...ils viennent de tuer l'ex-ministre de la jeunesse, tu te rends compte... J'étais encore avec lui à Paris la semaine dernière, il était venu pour sa fille... elle étudie dans une école, là-bas... et ils l'ont tué... trois balles...
Je vais chez sa belle-soeur, là... je me demande ce que je vais lui dire... tu te rends compte, l'ex-ministre de la Jeunesse !
... oui, oui... ça fait très mal... et on n'imagine pas de rentrer au pays, après ça... il n'y a aucune sécurité... non... non, c'est lui justement qui les élimine... il est tout-puissant... tu te rends compte, faire tuer l'ex-ministre de la Jeunesse... oui, je le connaissais bien... j'étais encore avec lui la semaine dernière à Paris..."
Mais déjà l'homme a éteint son téléphone... Il va descendre... Bientôt je le vois sur le quai, solitaire, dans ce quartier pauvre où il est en train de se perdre, sombre silhouette dans la foule.
Depuis que le monde s'est rétréci, c'est curieux comme elle rencontre la nôtre à chaque instant, la "vie des autres", venue de loin, toute chargée de tragédies, de misères et de sang, d'exils et de désespoirs.
Des vies, des vies qui se gênent et qui s'entrecroisent, des cargaisons de vies, téléphonant, se taisant, se bousculant, s'ignorant, s'unissant, s'écoutant, se répondant, s'entrechoquant et se quittant. 

Publié dans Fables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

michèle 27/02/2015 07:01

Ton texte est excellent, l'écriture très belle comme d'habitude. Je remarque des thèmes différents qui tout compte fait ne diffèrent peut être pas tant sauf dans les mots, dans leur agencement et c'est ça la belle écriture. (bis repetita, désolée)
La plupart des gens parlent haut à leur gsm ingénument da que leur correspondant (à bonne distance d'eux) les entende avec certitude , et cela même pour dire qu'ils sont dans le bus ou que -oui - ils vont acheter un pain. En fait selon moi rien ne change: on parle sur les ondes comme ailleurs, banal, dramatique ou lyrique. La technique n'améliore ni n'aggrave rien. Si? Nous ne sommes ni mieux ni pires que les ancêtres de nos ancêtres de nos ancêtres.

mansfield 14/02/2015 18:20

Comme quoi, quelque part ce manque de respect cache surtout un grand désarroi, dans nos vies de solitudes qui se frottent sans se rencontrer!

Catheau 12/02/2015 08:31

Le quotidien nous ramène toujours à l'autre, même si l'on s'en défend.

Jonas D. 11/02/2015 23:39

Violence des rencontres, aussi furtives soient-elles ! Jonas

Quichottine 11/02/2015 12:15

Je ne sais que dire... c'est vrai que les vies s'entrecroisent beaucoup plus qu'autrefois... c'est vrai que c'est aussi sans doute l'une des raisons pour lesquelles nos vies sont moins paisibles...
tout devient si près de nous que nous ne pouvons pas fermer les yeux sur ce qui touche tant de monde, même au loin...

La vie des autres devient un peu la nôtre...

Ton texte est très beau, Carole.
Passe une douce journée.

flipperine 10/02/2015 23:54

quand les gens sont au téléphone dans un lieu public on en arrive à connaître leur vie privée ce n'est tout de même pas normal

zadddie 10/02/2015 21:22

Pourtant, les galaxies sont censées s'éloigner les unes des autres...

hamza 10/02/2015 17:15

De la lecture que j'ai faite de ce récit, il me semble que l'homme auquel tu fais allusion est d'origine étrangère. Il est Africain ou arabe du Maghreb. Donc un homme à la peau noire ou brune. Sa
conversation au téléphone dérange par ce qu'elle est incompréhensible et d'une violence indescriptible. Son teint aussi, son regard immobile balaie toute la surface du Tram. Il inspire une gène par
ce que c'est un autre car venant d'un pays lointain où il a tout abandonné en affrontant tous les dangers pensant devenir Français, être comme un Français. Il rêve d'avoir la peau blanche, les
cheveux dorés et les yeux bleux.Il rêve convolé en juste noce avec sa moitié blanche, habité une maison alignée à celles des blancs. Mais ! il est rejeté, désigné du doigt, il est l'autre, il est(
l'étranger donc persona non grata.Donc difficile pour lui d'exister en ce pays.

Carole 10/02/2015 18:27



En fait, ce n'est pas ce que je voulais dire : les conversations téléphoniques dérangent, a priori, mais, parfois, on s'aperçoit qu'on croise une vie pleine de tragédies. C'est une expérience
quotidienne, certes, mais forte. C'était tout ce que je voulais dire. Je ne pense pas que cet homme rêvait d'être français, ni non plus qu'il était rejeté en tant qu'étranger, mais simplement
qu'il ne pouvait plus vivre dans son pays d'origine très violent, et qu'il en était effrayé.


Mais ce commentaire m'a amenée à réviser un peu le texte. Il n'était peut-être pas assez clair.


Alors merci, Hamza.



Aloysia_Martine 10/02/2015 15:15

C'est saisissant en effet ; mais c'est aussi porteur obligatoirement de message car tout ce qui nous interpelle nous est destiné, en miroir.

Mamilouve 10/02/2015 14:20

L'exil, un drame lointain qui touche profondément quelqu'un d'ici, la solitude, la peur... tout à coup, sans qu'on s'y attende, une tragédie se fait jour dans ce tram pépère qui mène tout son monde
à bon port. On ne connaît jamais le vécu de l'autre, on est toujours seul au monde. Oserai-je "Vive le GSM" qui nous donne parfois à voir au-delà de l'apparence, à mieux comprendre, à compatir ?

Carole 10/02/2015 18:33



Oui, ce serait un peu ma conclusion. Cet infernable téléphone portable se révèle quelquefois "magique".



Richard LEJEUNE 10/02/2015 11:36

Tout qui suit quelque peu l'actualité avait compris, Carole !

Carole 10/02/2015 11:49



Oui, je pense que vous avez trouvé.



Richard LEJEUNE 10/02/2015 10:52

"... c'est curieux comme elle rencontre la nôtre à chaque instant, la "vie des autres", venue de loin, toute chargée de tragédies, de misères et de désespoirs.", écrivez-vous.
Puis-je ajouter ? : mais aussi d'ouverture sur l'Autre, d'espoirs en une meilleure connaissance de l'Autre, de sa culture, de sa religion, de son mode de penser.
Cette multiculturalité dans laquelle nous vivons, ne constitue-t-elle pas la richesse de ce monde nouveau en devenir ?

"Découvrez ma culture, j'apprendrai la vôtre.
Je pense, donc je suis et tu es, donc j'apprends",
chantent Grand Corps malade et Charles Aznavour ...

(http://vimeo.com/50997217)

Carole 10/02/2015 11:20



A ce moment-là, plus que la culture, ce fut le "choc" de comprendre que l'homme qui téléphonait ici était aux prises "là-bas" avec une tragédie shakespearienne (africaine). J'ai évité de préciser
le nom du pays concerné...



almanito 10/02/2015 08:19

En te lisant, je repensais aux marches et manifestations pour Charlie qui ont rassemblé tant de monde et où des gens qui ne s'étaient jamais vus auparavant se parlaient alors que la plupart du
temps, on s'isole dans la foule au point d'ignorer complètement l'existence des autres...

Carole 10/02/2015 11:21



Oui, tout à fait. Un monde de foules et de solitudes rassemblées. Certaines occasions nous montrent encore "l'autre" dans le "voisin", pourtant.



michèle 10/02/2015 05:17

J'adore ton écriture et la façon personnelle dont les gens et les choses font écho chez toi. Simplement je ne fais pas la même analyse que toi de ce qui s'offre à notre regard: je trouve que les
hommes (êtres humains) changent si peu, en bien comme en négatif et que seules leurs manières se modifient qui ne font pas d'eux des personnes différentes.
Là où je te rejoins tout à fait, si je comprends bien, c'est dans la pensée que l'incitation à l'hyper consommation modifie la vie des gens. C'est même une des causes de l'augmentation de la
violence: la consommation croissante comme idéal au lieu d'un véritable idéal de vie personnelle et sociale.

Carole 10/02/2015 11:22



L'hyperconsommation, dans certains cas. Ici, le téléphone menait à une autre piste : l'exil et ses motivations pleines d'angoisse.



jill bill 10/02/2015 03:26

Une conversation qui soudain dans la langue de Molière fait froid dans le dos... Et oui partager une banquette en "commun" s'est être confronté à ce que tu dis au début, merci le GSM !