Décor

Publié le par Carole

avion.jpg
 
    C'est si étrange, une ville, la nuit, quand elle se fige dans ses pans d'ombres et de couleurs. Vue des toits, on dirait un décor de théâtre, une maquette aux plis de carton soignés peints de bitume et de grands aplats lumineux.
    Un avion s'est accroché là-bas, dans ce ciel brun d'aujourd'hui où l'on ne peut plus lire la route de l'étoile polaire. Immobilisé par la pose, réduit à sa seule empreinte de lumière. Comme un trait de craie cherchant les mots d'on ne sait quel récit perdu. Comme un coup de canif dans la toile du décor, laissant voir la lueur des coulisses. Comme une fusée d'artifice égarée, oubliée seule après la fête. Comme une de ces armes qu'en Amazonie des Indiens jettent aux hélicoptères qui les survolent - flèche lancée dans l'espace par la terreur de disparaître.
    Cette fin d'année est traversée d'absurdes rumeurs de fin du monde. Personne n'y croit, et pourtant tous, nous nous étonnons tant, chaque jour, que cette planète en péril, ce beau navire surchargé et blessé, continue malgré tout sa traversée, qu'il nous semble probable que quelques fous se persuadent d'une imminente apocalypse. Ce monde est si peu de chose... rien de plus sans doute dans l'univers, et peut-être même beaucoup moins, que cet avion, là-bas, réduit à un seul trait de craie mince et près de s'effacer, au grand tableau du ciel, au-dessus de la vieille cathédrale.
    C'est si fragile, une ville dans la nuit, on la pare pour Noël, elle brille de tous ses feux, mais, vue de loin, elle n'est guère qu'un décor de carton noir et or qu'un courant d'air perdu dans l'univers suffirait à disperser à jamais.
 
    Depuis les toits, là-haut, regarder, la nuit, la ville s'éteindre peu à peu, fenêtre après fenêtre, lucarne après lucarne, paupière après paupière, tandis que s'éloigne le machiniste, et que seuls tremblent, au vent glacé de solitude, les maigres troncs des réverbères, sous un ciel sans étoiles, c'est toujours très beau, très doux, vraiment fascinant, délicatement triste, vaguement douloureux...

Publié dans Nantes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

valdy 16/01/2013 23:31

Un bel écrit qui me fait frissonner...

Nais' 22/12/2012 10:17

Bonjour Carole,
En effet nous sommes bien peu de choses... Ce texte est sublime, j'ai du mal à dire quoi que ce soit alors un mot suffira peut-être : magnifique.
Bises, belle journée et bonnes fêtes de fin d'année !

Hécate 21/12/2012 22:09

Tant de parures de lumières...C'est la féerie qui théâtralise les villes. Si peu de chose le monde sans la part du rêve !

les cafards 21/12/2012 13:14

belle photo et beau texte !

Nounedeb 21/12/2012 08:27

Une lecture qui est encore un régal. La photo m'évoque un gros chat - la cathédrale -
veillant comme dans un conte. D'ailleurs on voit la baguette magique qui s'apprête à tout faire disparaître.
Bonne journée, Carole.

Carole 22/12/2012 16:32



Nounedeb, ça ne m'étonne pas que tu voies un gros chat... sans blaguer maintenant, j'aime énormément ton idée de baguette magique s'apprêtant, non pas à créer, mais à "faire disparaître"... une
idée à creuser...



Valentine :0056: 20/12/2012 23:19

Une magnifique photographie, et un texte comme toujours émouvant et précieux... Bonne nuit, Carole, dans les lumières qui s'éteignent...

zadddie 20/12/2012 22:09

toujours cette légère amertume finale..

Carole 21/12/2012 01:05



Hélas... mais tu sais, ici, c'est l'hiver et la grisaille, la mélancolie n'est jamais très loin.



Erato :0059: 20/12/2012 20:46

Un beau billet très expressif , mes pensées rejoignent les tiennes , j'aime regarder autour de moi.
Douce soirée, bises Carole

almanitoo 20/12/2012 17:03

Oui, on se sent désarmé devant ce monde dérisoire, peut-être y a t-il un secret désir, non pas qu'il disparaisse, mais qu'il change, dans cette idée de "fin du monde?"

Carole 21/12/2012 00:58



Ton analyse est très fine, et je pense que tu as bien perçu l'idée cachée derrière le curieux battage médiatique que nous avons tous à la fois subi et, peut-être, un peu entretenu.



Mansfield 20/12/2012 12:30

Beaucoup de poésie dans cette observation et on perçoit une forme de solitude au coeur de la nuit. On se sent démuni....

Carole 24/12/2012 01:08



La nuit, en ville, je ressens toujours un peu cela : toutes ces fenêtres, ces vies - et le passant, dans la rue noire, seul.



Mamilouve 20/12/2012 12:10

Et très beau ce texte ciselé, délicat mais profond, qui nous renvoie fort à propos à notre conditions de mirmidons au coeur de l'immensité.

Carole 21/12/2012 00:50



Merci Mamilouve. La nuit nous renvoie toujours à nous-mêmes, je crois.



Gérard 20/12/2012 11:44

Ferais tu concurrence à Richard Bohringer, c'est beau une ville la nuit

Carole 21/12/2012 01:05



Un beau titre, en effet. mais je n'ai pas lu le livre.



louv' 20/12/2012 10:02

Et nous tout petits. Des fourmis dans la ville, une ville sur la planète, une planète dans l'univers...Beau et vaguement douloureux, oui.
Joyeux Noël Carole !

Carole 24/12/2012 01:11



Je te souhaite moi aussi un joyeux Noël, Louv'. A bientôt.



jill bill 20/12/2012 09:44

Que dire derrière toi... rien, sinon admirer ! Merci Carole...

Carole 21/12/2012 01:07



Merci Jill, c'est un commentaire bien agréable que tu m'offres là. A bientô.



Mandoelle 20/12/2012 08:57

Cela nous ramènerait-il à l'éphémère, l'impermanent ? Merci Carole pour tes réflexions quotidiennes qui nous aident à rester vivants. belle journée à toi. amitiés. Joëlle

Richard LEJEUNE 20/12/2012 08:15

Une fois encore, je serais bien en peine de plébisciter plus le texte que l'image : ce qui est subjuguant chez vous, Carole, c'est l'aisance qui est vôtre d'unir les deux avec tant de bonheur ;
comme le serait un vieux couple : ils ne peuvent faire qu'un, ils sont intimement liés, leur consubstantialité ne peut être qu'évidente !

Carole 21/12/2012 01:03



Merci pour le mot subjuguant, c'est plus que flatteur pour moi et j'en rougis.


Mais "vieux couple", non, car je ne pratique la photographie que depuis l'année dernière. Je reste donc modeste, et du reste j'ai pris ce cliché pendant un cours que je suis de temps en temps
pour travailler les nocturnes.


Par contre, écrire sur ce que je vois autour de moi est une vieille, très vieille habitude, c'est vrai.