A cinq heures

Publié le par Carole

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Paul Valéry refusait de commencer ainsi, de façon parfaitement aléatoire, ce qu'on aurait ensuite appelé un roman : "La marquise sortit à cinq heures..." Car n'importe quel monde aurait pu après ces mots se construire, sans autre ordre ni raison que le caprice inconsistant de l'écrivain. N'importe quel monde, où aurait pris forme sans nécessité n'importe quelle marquise, allant d'un pas alerte ou vieillissant dans le grand monde ou dans le demi monde. 
Pourtant, la vie écrit-elle autrement l'histoire des marquises, et des autres ?
 
Ainsi, voilà qu'il était cinq heures ce soir-là devant l'église Saint-Nicolas et que l'absurde écrivain qui avait disposé la scène, plus capricieux qu'aucun romancier balzacien, non seulement avait choisi au hasard les personnages, mais n'avait placé aucun d'eux dans le même roman, au même endroit, dans le même monde...
Pourquoi, du reste, dit-on toujours le monde ? alors qu'il n'y a que des mondes, tant de mondes, qui n'existent que dans l'emboîtement infini de leurs reflets et de tous leurs possibles.
 
Il était cinq heures ce soir-là devant l'église Saint-Nicolas. Dans le monde du café du Passage un homme lisait une revue, des amis bavardaient. Dans le monde parallèle de la place Fournier, au débouché de la rue Saint-Nicolas, des passants passaient, des voitures attendaient, des boutiques s'offraient, une marquise peut-être sortait en hâte d'un immeuble voisin. Et, là-haut, du côté de ce qu'on appelle l'autre monde, tous les saints de l'église priaient sans fin pour tous. Il était cinq heures au café, l'éternité au portail de Saint-Nicolas, et, dans la rue, l'heure de tous les passages et de tous les reflets.
 
Nous ne venons au monde qu'afin d'en sortir aussitôt, nous ne sommes au monde que pour n'y être pas, nous sommes de ce monde faute d'être d'un autre. Il n'y a que des mondes, je vous dis, tant de mondes, où se pose un instant notre image qui passe. Tant de mondes, et dans ces mondes tant de romans de nos vies, sans autre raison d'être ici ou là, à cette heure ou une autre, que le caprice mystérieux d'un obscur écrivain qui pour toujours dédaigne de s'expliquer à nous.

Publié dans Fables

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V
Non, non, ce n'est pas une amie à moi, c'était une amie de mes filles, elles ont été à l'école ensemble ; et puis elle n'est pas perdue, ses parents sont toujours sur place et sa petite soeur a
ouvert un magasin de fleurs en ville. C'était juste par curiosité !
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C


Ah, j'avais mal compris ! Bonne soirée.



V
Et parmi tous ces mondes, j'apprécie particulièrement le tien Carole.
Je me souviens, grâce à ton article, d'une rédaction que j'avais commencé, en 4ème peut-être, par " La fête battait son plein..." Ce saut dans un autre monde, lumineux, adulte et festif, que
j'avais fait comme une espionne m'avait véritablement transportée...
Merci pour ces réflexions toujours renouvelées.
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C


Ton commentaire est si juste : dès qu'on écrit, on pose un "monde",je crois, même dans une simple rédaction (pépinières d'écrivains, ces "rédactions" des classes d'antan ?).



J
Une mise en abîme presque théâtrale. Des mondes auxquels nous tournons le dos et qui nous habitent quand même ! Amitié. Joëlle
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C


Des emboîtements complexes, pour loger le "grand théâtre du monde". Merci, Joëlle pour ce commentaire profond que tu m'as offert.



H
Parfois nous sommes les figurants des autres, parfois ce sont eux qui sont les nôtres.
Les mondes se jouent en se superposant pour ne faire qu'un monde et l'abstrait ne s'explique, peut-être, que par nous?

J'aime ces images en reflets de nos mille vérités.

Hélène*
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C


J'aime beaucoup aussi la subtile analyse que propose ton commentaire. Merci, Hélène.



Z
si vrai...
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C
Et pourtant, cet incipit n'est-il pas incitatif ? Qui est cette marquise ? Pourquoi celle- là ? Où va-t-elle ? Pourquoi sort-elle à cinq heures ?
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C


Il a du reste été utilisé, je crois, par Claude Mauriac. Mais Valéry le considérait (à très juste titre d'ailleurs) comme l'exemple du choix arbitraire. S'il est incitatif, c'est justement parce
qu'il est arbitraire, et que de cet arbitraire initial découlent d'autres choix arbitraires, etc. Mais Diderot a déjà très bien exposé cela dans Jacques le Fataliste...



G
Il y a beaucoup de monde dans ce monde, on ne va pas en faire un monde attendons tranquillement la fin du monde
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C


Depuis que le monde est monde, on en fait tout un monde...



V
Ca ne m'étonne pas, mais on ne sait jamais ! En fait Chollet était son nom de jeune fille. Bises !
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C


Tu retrouveras peut-être cette amie. Internet a souvent le pouvoir de réunir ceux qui s'étaient séparés.



L
Cette photo est un ravissement. Et ton texte m'emporte dans tous ces "mondes" dont tu parles, et ceux qui sont passés sous silence et beaucoup plus loin encore, beaucoup plus loin. Merci, Carole,
tes textes sont un moment d'ineffable repos que je m'accorde pour être bien, pour être mieux. Merci!
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C


Merci, Lorraine, à bientôt !



M
Belle image et belle réflexion.
Et si la raison de la vie c'était la vie?

J'aime les passants. Ils en sont. Nous en sommes.
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C


Passer, c'est vivre. Le passant, silhouette fugitive - passagère -, c'est sans doute l'humain fragile, toujoiurs "de passage". 



M
Et tout roman quel qu'en soit l'incipit nous plonge dans un de ces mondes possibles, car lire c'est aussi échapper à son propre monde, s'évader dans un monde virtuel. Quoique certains ne lisent
plus pour ça, et préfèrent les jeux vidéos...C'est une agréable plongée dans ces mondes possibles à laquelle tu nous invites.
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C


Oui, je crois que le roman offre un monde possible et clair, ordonné, et que c'est là sa séduction. Les jeux, finalement, fondés sur le hasard ou le choix des joueurs, ont le charme de la vie.
Deux plaisirs certainement très différents.



N
Merveilleux.
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C


Nounedeb, ton commentaire en deux temps me fait tellement plaisir que je ne sais pas quoi dire. Au moins : merci, et à bientôt.



N
Exceptionnellement je n'ai pas encore lu le texte, tant la photo et ses reflets en abîme m'ont réjouie. Une église devenant salle des pas perdus d'une gare improbable où les voyageurs attendent le
passage dans une autre dimension à bord d'une soucoupe volante. Voilà, je clique envoyer, et puis je lis, parce que quand même!
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C


Voilà un com qui fait plaisir. J'ai toujours peur de ne pas être assez bonne photographe quand je vois le niveau de certains sur les blogs de photos...



N
Voilà une belle superposition des mondes en tout cas ! Cinq heure au café, juste un instant, un passage dans lequel les mondes se fondent avant de s'évanouir .... et de renaître sous une autre
forme,une autre composition...
Merci Carole !
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C


Et dire que le café s'appelle vraiment café du Passage ! Merci, Nath.



V
Superbe photo autant que superbe texte, magnifiquement écrit et inspiré... !
(J'ai connu une Carole Chollet à Condé : ce n'est pas toi ? Je reste vague mais si on se connaît, j'utilise le formulaire de contact; Bises !).
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C


Valentine, je te réponds tout de suite : je n'ai jamais mis les pieds à Condé, donc cette Carole est une autre... Je m'appelle Chollet-Buisson d'ailleurs (Chollet est le nom de mon mari, Buisson
le mien). Mais les deux noms de famille sont très fréquents.


Je suis tout de même heureuse d'avoir fait ta connaissance... virtuelle !



R
Très belle réflexion philosophico-poétique étayée par un cliché remarquable reflétant différents "mondes".
Ces mondes qui ne nous sont pas toujours ouverts, comme l'indiquent ces deux "banderoles" rouge et blanc d'interdiction d'y pénétrer ...
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C


Excellente observation ! merci beaucoup Richard pour ce commentaire très fin, très pertinent.



E
de quoi devenir fou... "tout le malheur des hommes vient d'une seule chose",disait Pascal,"qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre." Mais son angoisse, à moins que ce ne soit
son arrogance, le pousse à vouloir tout comprendre.
Quand même, la "marquise" circonscrit l'intrigue qui va suivre dans un certain périmètre, difficile de suivre avec une histoire de shoguns, par exemple ; à moins que ce ne soit le sujet du livre de
l'homme dans ce bar, qui attendrait une marquise...
ta réflexion fait penser à ces photos prises en longue pose sur lesquelles figurent les tracés superposés des trajectoires humaines
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C


Pas de quoi devenir fou, juste de quoi continuer sa petite vie d'humain - minuscule personnage prisonnier du monde de son propre roman, tandis que les autres en vivent tous un autre...


Tu as raison, ce qui est rassurant dans les romans, c'est que l'intrigue circonscrit un périmètre étroit. Cela donne du sens, une apparence de nécessité... car dans la réalité : quel bazar !


Voilà sans doute une raison d'aimer les romans - et de lex commencer résolument par "La marquise sortit à cinq heures..." - ou l'équivalent.



J
Bonjour Carole... Tu sors à cinq heures comme une marquise pour notre plus grand plaisir ! Clin d'oeil de jill, merci...
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C


Cinq heures, l'heure du roman - et des romanciers ?