Façades

Publié le par Carole

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    A chaque fenêtre veillait un pan de nuit. Et le vide se penchait à tous les étages. Décor de théâtre étayé par d'énormes poutres. Masque de pierres usées. Il ne restait rien d'autre des beaux immeubles anciens qui s'étaient dressés là, avec leurs couloirs tapissés de fleurettes, leurs chambres un peu vétustes, leurs cheminées de marbre, et leurs plafonds moulurés noircis par les années.
   C'est ainsi qu'on procède aujourd'hui dans les centres historiques des villes. On nettoie de leurs os les vieilles bâtisses, on ne laisse que les yeux et la douce peau claire du visage. Puis, contre ce masque mince, on colle de vastes édifices modernes et somptueux : hôtels de grand luxe, succursales de banques, ascenseurs silencieux, parois de miroirs et d'inox, longs couloirs où les portes numérotées ne s'ouvrent qu'à l'appel de codes mystérieux, bureaux climatisés où se décident des destins.
    De la rue, quand le nouvel ensemble est fini, on ne remarque rien : la vieille façade continue à faire illusion. Il y a même des promeneurs distraits pour jeter, en levant les yeux, un regard admiratif et ému sur tant d'ancienne perfection.
 
    De bien des choses qui forment aujourd'hui notre univers, on pourrait dire cela : la façade est restée identique, mais ce n'est plus qu'un masque mince, derrière lequel un autre monde s'est construit. On marche dans la rue qu'on croit toujours la même, un peu distrait, sans s'apercevoir de rien.
    On a assisté au chantier, on a vu s'affairer les démolisseurs et les rebâtisseurs.
    Mais, puisque le vieux visage est encore là, intact, et même bien gratté, on n'y croit pas vraiment.
    Rien n'a changé, tout a changé pourtant.
   On va sans prendre garde, au risque qu'un jour la façade fragile et mal collée ne s'effondre sur nos illusions, laissant à nu la gueule noire du nouvel édifice, si familier, si inconnu pourtant, et si sombre sans son sourire amène de pierre blonde usée.

Publié dans Fables

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M
J'adore cette façade d'un bâtiment en reconstruction: il ya de la magie dans ce chantier public!
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V
Une pointe inquiétante de fantastique dans cette décrit qui dit la ville comme une gueule qui nous happe. Ajouté le lifting à cela, et le frisson est garanti ... bravo Carole ;-)
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M
Illusion ou réalité... traces de grandeur passée, juste en façade, c'est étrange...
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H
Le progrès a de bien gros sabots et se déculpabilise en laissant quelques morceaux.

Hélène*
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G
Ils auraient pu y tourner le film " Passe muraille "
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E
Pourquoi créer un masque , trompeur, donnant l'illusion que le passé est toujours présent alors qu'il est enfoui.
Est-ce la politique de nos jours......porter un masque?
J'aime beaucoup ton texte
Belle soirée Carole
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M
C'est le lifting du XXIème siècle, le ravalement de façade avec le risque que cela comporte, perdre son âme...
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A
Tu as raison Carole, nous vivons la civilisation des masques et il arrive aussi parfois que cette peau fragile s'effondre, vanité, vanité...
Ta photo est superbe et ton texte profond, comme toujours.
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C


Vanité, et nouveau monde "kafkaïen" ?



L
C'est la seconde fois que je lis ce texte magnifique. Parfait, tout y est parfait, le fond et la forme. Je crois que je ne regarderai plus jamais les vieilles façades de la même façon.
A bientôt,
Louv'
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C


Tu me fais vraiment, vraiment plaisir, là ! Merci.



J
Dis-donc c'est un très beau texte que tu proposes à tes lecteurs ! J'arrive chez toi avec beaucoup de plaisir. Cette métaphore sur la façade/visage m'enchante. Voilà qui est raisonné, et plein de
bel esprit. Bravo.
Jonas
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C


Merci Jonas, à bientôt.



E
greffe de visage..
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C


Ou "les yeux sans visage" ?



J
Comme pour les hommes... Derrière le mourant va se poindre une naissance... La vie des villes ainsi aussi ! Merci Carole...
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C


Oui, les mondes se succèdent, mais beaucoup ne s'adaptent pas.



@
Quand les masques se retirent, nous découvrons...
Quand cette façade ne sera plus, il sera un temps perdu.
@.
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C


Et que trouverons-nous derrière ?



R
"De bien des choses qui forment aujourd'hui notre univers, on pourrait dire cela : la façade est restée identique, mais ce n'est plus qu'un masque mince, derrière lequel un autre monde s'est
construit."

Et de bien des gens, aussi.
Malheureusement ...
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C


De bien des gens aussi, c'est certain. 



N
Ce ciel bleu presque irréel! Oui, conserver ainsi les façades est troublant comme le port d'un masque.Cependant il me semble que c'est bien aussi. C'est une manière de continuer à les faire vivre.
J'aime le mariage ancien moderne. Je pense entre autres à des théâtres gardant ainsi leur noblesse extérieure, signant leur âge, et d'un tel confort intérieur pour acteurs et spectateurs!
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C


C'était "l'heure bleue", un bon moment pour les photos. 



C
Bonsoir Carole,

C'est sublime! Un plaisir de lecture infini et une réflexion d'une sagesse qui étreint l'âme... Illusions urbaines et vanités qui nous contemplent, passagers souvent dépouillés de notre bon
sens...
Bonne nuit, bises
Cendrine
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C


Merci, Cendrine.


C'est si souvent ainsi : on ne se rend pas compte que derrière la façade intacte des êtres ou des lieux, d'autres vies, d'autres mondes se sont déjà édifiés.