Comptines

Publié le par Carole

poule sur un mur
 
 
    En l'apercevant, cette noire volaille de la rue, j'ai immédiatement pensé à la vieille comptine - vous la connaissez tous, vous savez bien, celle de la poule sur un mur qui picote du pain dur... puis, picoti picota, lève la queue, avant de s'en aller pour ne plus revenir – une de ces comptines "d'élimination" qui me plongeaient dans l'angoisse, lorsque j'étais enfant, et que je craignais plus que tout cette fatalité qui allait m'obliger peut-être à sortir du rang. Celle qui s'en irait, la misérable créature chassée de la ronde, si cela allait être moi ? Moi, celle qui tomberait du mur ? Comme elle piquait du bec, cette poule, comme elle se saisissait durement du destin de chaque être - on aurait cru un ver de terre, gigotant éperdu, avant d'être broyé. Picoti picota... comme elle picotait rudement le pain dur de ce monde. Pourtant elle me fascinait, je ne pouvais m'en détacher, et la vieille comptine tournait sans répit dans ma tête comme la poule dans son enclos - picota picoti - , piquant déchirant recousant de son bec aiguisé le sac étroit des confuses pensées.
    Je me suis toujours demandé pourquoi les enfants s'acharnaient ainsi à apprendre et à réciter sans fin - car ils se les apprennent entre eux, bien plus qu'on ne les leur apprend - ces terribles comptines qu'on appelle d'"élimination" - et qui n'ont pas d'autre but en effet que d'éliminer du cercle le joueur désigné, ou de le choisir seul au détriment des autres.
    À y bien réfléchir, je crois que c'est justement cela qui attire les enfants, la terreur vague qu'ils en éprouvent, et qu'ils grattent, et picotent, et piquettent sans trêve. Comme s'ils pouvaient y saisir, poussins destinés à grandir, l'essence obscure de la vie et de la mort, la dure boule de pain noir où se concentre tout le mystère. Et je crois que c'est cela, encore, qui les apaise dans cette grande angoisse : l'évidence que les mots peuvent tout mettre en ordre, tout replacer dans la ronde, picoti picota, lorsqu'ils sont bien rythmés et sonnants. 
 

Publié dans Enfance

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ADAMANTE 15/03/2014 00:42

Vision très intéressante, Carole, je me souviens aussi de la souris verte qui finit bien mal et, autour de la poule dont il est question ici, de ce poème de Vian :
"J'ai acheté du pain dur/Pour le mettre sur un mur/Par la barbe Farigoule/Il n'est pas venu de poule/J'en étais bien sûr, maman/J'en étais bien sûr.

Carole 15/03/2014 00:51



Merci pour les vers de Vian, Adamante, ils conviennent parfaitement en effet.



Nalo 27/02/2014 07:38

Bravo !!

Richard LEJEUNE 24/02/2014 08:04

Votre article à propos de cette comptine me fait penser à toutes les petites filles de mon entourage d'enfant qui se complaisaient à lire les romans de la comtesse de Ségur : rien de plus
perturbant à mon sens que cette littérature dite de jeunesse !

Carole 27/02/2014 01:19



En effet. J'étais du reste une fervente lectrice de la Comtesse - et je me souviens bien de ma peur, quand je lisais ces récits. Il y a ce besoin chez les enfants, de s'"initier" à la dureté du
monde en passant par la fiction, et le charme des mots. C'était ce que je voulais dire dans l'analyse de ces comptines d'élimination, rituels plein de cruauté mais si agréablement rythmés.



zadddie 23/02/2014 21:09

je n'étais pas très "populaire" petite, pourtant cette comptine ne m'a jamais fait cet effet...A quoi jouions nous quand on l'utilisait...? je ne sais plus bien. Par contre " le fermier dans son
pré.." évoqué par Jill Bill...si!
Nous répétions la vie, la cruauté de la vie...

almanito 23/02/2014 13:32

C'est l'injustice du monde adulte à petite échelle, mais c'est bien la même, qui conduit si souvent l'être différent à sortir du rang qu'à la fin il refuse d'y rentrer. Un bon service finalement
car il trouvera son bonheur ailleurs, loin des rangs aveuglés par la discipline et l'uniforme.

Catheau 23/02/2014 11:19

"J'ai des poules à vendre,
Des noires et de blanches,
Mad'moiselle, retournez-vous..."
On est tous un jour "le vilain petit canard. Merci, pour ce billet subtil.

mansfield 23/02/2014 10:08

Ces comptines que l'on chantonne sans réfléchir, enfant, ont c'est vrai quelque chose d'effrayant par les répétitions de refrains ou d'onomatopées et de rassurant aussi car elles forment des
boucles: on se tient la main puis on la lâche puis on se la tient de nouveau, c'est le contact, quelque chose circule... Je n'y avais pas pensé mais tu le dis bien.

jill bill 23/02/2014 02:36

Ah tout comme le fermier dans son pré, pis encore, il ou elle choisi à la fin était battu comme bas beurre, oui pourquoi....