Chevaux qui vont

Publié le par Carole

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    "On a gardé le cadre d'une boucherie chevaline pour vendre des bijoux. Elle a belle allure, cette mosaïque sur fond beige, le cheval rouge dressé sur ses jambes arrière, piaffant, crinière et queue si noires. L'inscription "Achat de chevaux" juste au-dessus tempère un peu cette pétulance. [...] Beaucoup de matière, et la peinture tout autour sur les boiseries n'est plus qu'un rouge chaud, sans rapport avec le sang."
(Philippe Delerm, Traces, photographies de Martine Delerm)
 
 
     Quand je l'ai vu debout, rouge et royal, sous l'or des réverbères, des phares et des vitrines, je l'ai aussitôt reconnu : non seulement je l'avais déjà vu, mais je l'avais déjà lu, ce beau cheval de mosaïque qui refuse la mort et qui défie le temps.
    C'était dans le livre de Philippe et Martine Delerm, Traces. Le texte s'appelait "Boucherie cadeaux", et la photo, prise en plein jour, était étrangement cadrée, brisant après le V l'inscription de l'enseigne, pour qu'on ne puisse lire, du mot CHEVAUX, que son inachevé début.
   Dans la boutique engrillagée on ne vendait plus des bijoux, mais de simples chaussettes. Et ce grand cheval écarlate, avec sa crinière noire et ses muscles ombrés, m'est apparu, par cette nuit d'été flambante, comme un bel antique orgueilleux et guerrier, suant le sang et la boue des combats. C'était le même, c'était déjà un autre.
 
    Ainsi vont les images et ainsi vont les livres, ainsi vont les boutiques, et ainsi vont les mots : au grand galop, d'une heure à l'autre et d'un esprit à l'autre, refusant de finir, toujours inachevés, recréant les chemins, brouillant toutes les traces et soulevant les grilles, et se cabrant toujours, pour repartir encore. Ne s'arrêtant que pour mourir, et ne vivant que de bondir toujours plus loin qu'eux-mêmes, dans les cercles du temps et les traces des jours. 

Publié dans Lire et écrire

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G
Quelle belle idée d'avoir gardé cette mosaïque, le magasin de bijou en devient secondaire, la preuve on le devine seulement.
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C


Je pense qu'elle fait maintenant partie du patrimoine des Parisiens.



L
Et ainsi vont les gens quelquefois, Carole: ne s'arrêtant que pour mourir, ayant recréé tous les chemins, et sachant qu'un jour, eh ou, ils empruntent le dernier...
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C


Lorraine, je te sens triste. Le chemin des créateurs ne s'achève jamais, puisqu'ils donnent aux autres la direction qui permet de continuer. Amitiés. 



C
Deux images contrastées me viennent en lisant ton texte, les chevaux qui s'en sont allés, dont le nombre s'est effondré, comme une civilisation du cheval qui s'est éteinte. Et puis, un petit air
entêtant, le drôle d'âne de la chanson que me chantait ma maman, avec ses boucles d'oreilles, sa paire de chaussettes chaudes et ses souliers lilas... Allez vous y retrouver!
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C


Merci de me la rappeler, cette chanson... "et ses souliers lilas-la-la, et ses souliers lilas..."


Tout un monde disparu, oui.



E
le cheval fougueux n'a que peu à voir avec les pauvres haridelles qui finissent en ces endroits... et on ne sait s'il faut dire "hélas" ou "tant mieux"
peut être aimeras tu ceci ? http://pictozoom.over-blog.fr/article-y-a-plus-d-croissants-56451315.html
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C


En effet, encore une boutique en forme de cadre, pour des tableaux qui changent au fil du temps.



L
Témoin aussi, du temps où il n'était pas scandaleux de manger du cheval. Je me souviens des têtes de cheval dorées ou argentées, accrochées au-dessus de la porte des boucheries-chevaline. Enfant,
ça me troublait fortement. Impensable de nos jours !
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L
Les images, les objets, les mots aussi s'émancipent de leurs "créateurs" et mènent alors bien ou mal une vie différente ...
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M
ces devantures qui changent en gardant la trace d'un avant, d'un autrefois, sont un peu ces visages sur lesquels les rides marquent le temps mais qui gardent en eux une certaine jeunesse... J'aime
beaucoup cette analyse.
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N
Dans ce pré qu'est la vie, ne nous efforçons-nous pas d'être bon petit cheval? Et tu nous réconfortes, nous faisant croire que nous caracolons....
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F
Le cheval, noble conquête de l'homme, nous n'aimons pas savoir que quelque part, tu es aussi un animal de boucherie lorsque tu es à la retraite et parfois avant lors de courses où tu dois te
montrer le meilleur!! Oui, il est beau ce gaillard, respectons le!! BISOUS FAN
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C


Il est si beau, sur cette enseigne. Je crois qu'il ne mourra plus.



A
Petit cheval porte-bonheur de son quartier, témoin du temps qui passe mais toujours libre et conquérant.
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C


Ces boucheries sont, paradoxalement, parmi les plus beaux magasins de nos vieilles rues. Faire oublier le sang ?



M
Il est conquérant ce beau cheval de mosaïque et est prêt pour une autre cavalcade..
Merci Carole pour ce souvenir du temps et des ... magasins qui passent
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J
Ainsi va la vie, même pour les boutiques qui changent de proprios, gardant parfois un décor quand il est beau, de chaval en bijou en chaussette.... merci, jill
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