En cheminant

Publié le par Carole

jeune kaki
 
    Au Jardin des Plantes, que je traverse presque tous les jours depuis plus de vingt ans, j'ai toujours cru qu'il n'y avait qu'un arbre aux kakis. Ce n'est que cet après-midi que j'ai découvert qu'il y en avait en réalité deux.
    Je connaissais le grand et vieux plaqueminier solitaire qu'on aperçoit de la rue. Mais ce jeune arbre, jonglant de tous ses bras de Shiva avec ses fruits colorés, ce jeune arbre devant lequel j'étais passée des milliers de fois, je le voyais pour la première fois.
    C'est qu'on avait planté dans l'herbe, pour égayer l'hiver, des fleurs de papier coloré. C'est que le jour était trempé de brume. C'est que mon oeil avait cheminé, fuyant le gris pour suivre en bas la piste des fleurs bariolées, jusqu'aux fruits tout là-haut qui rayonnaient dans l'ombre. Empruntant cette route nouvelle que la couleur lui proposait, mon regard paresseux avait enfin remarqué les kakis, que jusque-là il ne distinguait pas dans leur bosquet terne et confus.
    Ce n'est pas l'oeil qui voit, c'est l'esprit. Et ce qu'il parvient à distinguer du monde il ne le distingue que parce qu'il a suivi le cheminement qui le lui permettait. D'où vient qu'il y a tant de choses que nul ne voit et qui sont pourtant sans doute parfaitement visibles : mais le chemin si simple qui pourrait y conduire nos regards n'a pas encore été tracé à nos esprits routiniers. 
    Les grands artistes, les grands découvreurs, ce sont justement les jardiniers de la pensée, qui plantent aux allées mornes de l'habitude les fleurs nouvelles et si vives de leur savoir ou de leur fantaisie, ouvrant à nos regards ces clairs chemins qui pourront le conduire un peu plus haut.

 

Publié dans Nantes

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A
L'image et le texte sont beaux, chère Carole, empreints de cette vérité si simple et qu'on néglige souvent: nous "voyons" ou nous "ne voyons pas". Défaut de l'oeil, négligence du regard,
distraction du à tant de sollicitations multiples? Un peu de tout cela, sans doute; mais aussi la routine d'un chemin familier efface ce qu'il a d'original, qu'il faut un peu chercher ou que l'on
découvre, comme toi, parce qu'une indication précise et bienvenue oriente autrement ton regard. Ce qui vaut un de tes billets toujours si délicats, nous attirant vers des mondes proches de nous et
trop souvent ignorés. Un de ces billets qui me font ronronner d'une douce joie, Carole.

Lorraine
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C
étonnantes touches de couleur
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N
Se dépouiller de tous ces voiles, de ces lunettes colorées, que nous portons souvent à notre insu.Cela peut paraitre difficile, crainte de ce que l'on perd! Mais on gagne tellement plus à cette
claire voyance.
Qu'elle est joyeuse, cette danse de Shiva, qui jongle devant de petits spectateurs multicolores.
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M
Quelle belle écriture, Carole!
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J
Comme ton image et ton texte me parlent Carole ! Ils expriment si bien ma pensée et mon ressenti face à la beauté et la grandeur des petites choses "banales" . Amitiés. Joëlle
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M
Y'a de la vie sur ton chemin !
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R
Parfois, en incipit aux articles de mon blog, je vous emprunte certaines de ces réflexions philosophico-poétiques qui émaillent vos interventions quand elles évoquent la Beauté, l'Art et la vision
que vous en avez.

Il y en a d'ailleurs encore de très belles dans le présent billet ...

Mais aujourd'hui, ce sera l'exergue emprunté à Daniel Arasse que j'ai proposé il y a peu que je reprendrai, estimant qu'il convient parfaitement à votre très beau texte.


"Vous ne voyez rien dans ce que vous regardez. Ou, plutôt, dans ce que vous voyez, vous ne voyez pas ce que vous regardez, ce pour quoi, dans l'attente de quoi vous regardez : l'invisible venu dans
la vision."


Daniel ARASSE, "On n'y voit rien", Paris, Denoël, Folio Essais n° 147, 2009, p. 55.
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Z
Juste!
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G
couleurs resplendissantes
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A
Savoir regarder c'est aussi, je pense, savoir aimer, c'est savoir ouvrir autant son coeur que ses yeux, c'est être présent, c'est habiter chaque instant...
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C
C'est aussi bien peut-être de le voir pour la première fois maintenant, on dirait qu'il est décoré pour mettre un peu de magie de Noël.
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H
Un arbre saltimbanque en spectacle constant. Comme c'est heureux que ton esprit ait des yeux!

Hélène *
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A
Tu ne vas peut-être pas être contente que je le dise, mais tu en fait bien partie, toi Carole, de ces jardiniers de la pensée qui nous aident à regarder mieux et plus haut!

Je me damnerais pour des kakis, mais cet arbre est si beau que je ne lui volerais pas un seul fruit pour qu'il reste tel quel.
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C


Merci Almanitoo, en effet le compliment, pour être beau et succulent... -comme un kaki !- est tout de même excessif... Mais je vais le savourer - comme un kaki !


Cet arbre est comme ces orangers qu'on voit sur certaines tapisseries du moyen âge : parfait dans son dessin et ses couleurs, et il faut croire que chacun le pense car jamais personne ne cueille
les fruits des quelques plaqueminiers que nous avons dans les jardins publics de Nantes.



O
Magnifique.....un jour mon regard croisa un peu de la même façon un fruit vert pâle..à quatre mètres audessus du sol,....dans notre jardin....bordant la rue....je m'approche et j'en aperçois
d'autres tombés au pied de l'arbre épineux...
Tiens...qu'est-ce bien pour un drôle de fruit finement bosselé...il sentait vaguement un peu le citron..J'essaye de le couper, ce n'est pas facile...il y a un liquide blanchâtre qui en sort....rien
à manger dans cette fausse orange...
rentré à la maison, j'ai cherché dans mes livres...impossible de trouver.
C'était avant l'avènement des moteurs de recherche d'internet...Comme l'arbre était visible de la rue, j'offrit une récompense (un pot de miel) à celui qui me trouverait le nom....
Rien à faire...mon miel ne fut point gagné....
Des semaines plus tard...je suis tombé sur le nom..c'était un Maclura...arbre dont les indiens d'Amérique utilisaient le liquide blanchâtre pour se dessiner des lignes sur le visage....
Sapristi...il y avait des années que je l'avais recherché et planté....et complètement oublié....il avait grandi et tenu ses fruits espérant qu'enfin j'allais lui dire bonjour....
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C


Une expérience en effet très proche de la mienne. Merci !



J
Eh oui Carole nos esprits routiniers ne voient plus, il suffit d'un quelque chose pour que... et comme tu le dis si bien côté découvreurs et artistes... merci, jill
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C


Un petit bout de chemin à faire, voilà !