Cartes

Publié le par Carole

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Ceux qui dessinent les cartes du monde en savent tout ce qu'on peut savoir : les distances et les routes, le tracé des rivières et la forme des bois, l'emplacement des calvaires, le cercle où tourne le coq à l'église, et les champs où l'on a couché d'une croix les cimetières. Et ils vous mettent tout cela en couleurs, en lignes et en chiffres. 
J'ai ouvert la vieille carte du département. Elle tremble un peu sous le vent, et le papier grisonne, mais le nom du village y est encore épais et noir, ainsi que doit l'être le nom bien assis d'un chef-lieu de canton. Le bourg, quant à lui, est posé sur le pli, comme entre deux pages du temps - étrange insecte mort, piqué au coeur d'une fine épingle rouge, couleur de sang vivant.
Suivre des yeux, parcourir de l'index les routes nettement tracées, c'est un chemin facile. Depuis la maison où nous habitions, je remonte l'impasse qui longe la gare abandonnée. Au carrefour de l'ancien passage à niveau, je prends en face, pour passer devant la grille verte de la maison Ferrand. Je continue vers la mairie, jusqu'à l'église que je salue. Puis je m'en vais, rêvant, par la route de Baigneaux, près du rectangle barré d'une croix noire où dort à l'écart du village le petit cimetière. De là, je prends à travers champs, pour rejoindre, parmi ce fouillis d'affluents légers et de sources balbutiantes que la carte a oublié de noter, la Houzée gazouillante qui s'éveille à la vie comme un jeune oiseau bleu dans les herbes froissées.
C'est une belle carte, j'aime m'y promener, mais il y manque tant de choses...
Bien sûr, elle est si vieille... on ne peut y trouver le nouveau lotissement, au bord de la voie ferrée, à l'ouest du village. Ni l'étoile du plan d'eau et de son île aux peupliers. Ni le château dont on a reconstruit la tour. Ni le pâté que forme dans son petit parc, au coin de la route de Champigny, la maison de retraite où mon arrière-grand-mère Elise a fini en exil ses jours de vieille périgourdine. Sans doute a-t-on depuis longtemps édité une autre carte, où tout cela figure avec beaucoup de précision en petits carrés ou rectangles, nets et noirs. 
Je ne crois pas, cependant, que la carte nouvelle soit plus juste que l'ancienne.
Ceux qui dessinent les cartes du monde savent tout ce qu'on peut savoir, mais ils ignorent l'essentiel. Comment se douteraient-ils qu'il y a tant de lieux, tant de chemins, qui ne figureront jamais sur les plans, et tant de lieux et de chemins qui, sur les plans qu'ils dressent, sont sans aucun rapport avec ce qu'ils sont en réalité ?
Ce sont d'autres cartes qu'il nous faut déplier pour voir clair, des cartes que nul n'a dessinées, que seuls nos coeurs ont coloriées, et où aucun calcul n'eut jamais cours. Des cartes incertaines et fragiles où, sous les noms à demi oubliés et presque indéchiffrables, sont indiquées, à peine perceptibles, les routes qui vont profond et les territoires véritablement habités.
Sur ces cartes étranges de la mémoire et du rêve veille le monde qui est nôtre, l'autre monde plus vrai qui ne peut cesser d'exister qu'avec nous.
Sur ces cartes, par exemple, je le sais, Champigny, où j'ai d'abord vécu, et qui n'est d'après les cartographes qu'à sept kilomètres, est aussi loin de Selommes que la douce enfance de l'âge de raison. Pour passer de l'un à l'autre il faut traverser à Villegrimont orages et tempêtes, franchir les hauteurs dures du plateau parcouru de vents et de sombres nuages - ou brûlé de soleil en été. Dans les champs frémissants veillent de longs serpents dont, parfois, on voit glisser sur les fossés le corps obscur et sinueux. Mais, dans l'une des fermes, Annick Beaujouan, mon amie d'école, petite fille craintive aux cheveux pâles, sourit encore dans l'ombre, vivante et douce à jamais.
Et l'on se rend toujours à Vendôme en prenant par Villarceau, dans l'autocar qui emporte les enfants vers le collège, vers le lycée, là-bas, dans la triste banlieue. Le matin on roule en silence, le trajet est bien long. Quand on arrive, après Coulommiers-la-Tour, à ce coin de clairière où la rivière fait signe, il flotte toujours un peu de brume, des ombres s'approchent de la route. Au retour, on est enfin heureux, on chante en choeur, je m'en souviens très bien, "Fais comme l'oiseau...", entre Villetrun et Selommes - si bien que les deux communes ne sont séparées, le soir, que d'un battement d'aile d'enfant.
Et la côte brutale qui descend vers Périgny, on la remonte aux vacances, debout sur le vélo Gitane, en tendant tous ses muscles, et on zigzague et on peine, car elle est immense et serrée de lacets, comme le mont Ventoux. 
Et le moulin de Cornevache... il est toujours en ruines au bout du monde, dans son paradis murmurant... Sur le pont vacillant, j'y suis toujours assise, au bord du ciel, cherchant à deviner sur l'eau qui tremble le chemin que dessinent les nuages qui vont.
Et dans la cour de la maison Ferrand, je vois bien, quand je repasse au retour, que tout le monde est là, qu'on a sorti les chaises au jardin, et qu'on boit l'orangeade au frais. Ma grand-mère parle un peu trop fort, j'entends dans la rue sa voix claire où rocaille le vieil accent - et je crois qu'elle m'appelle. Oui, je prendrai moi aussi un verre de sirop à l'ombre de ce maigre prunus qui n'est porté sur aucune carte de papier...

Publié dans Le village : Selommes

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suzâme 13/08/2012 13:49

C'est comme si je suivais... Je crois que nous envisagerons et ta carte nous y incite, de louer un gîte... C'est ton regard si profond empli de souvenirs qui donne toute l'âme aux paysages et
parcours décrits. Pendant que j'ai le bonheur de te commenter, j'écoute un peu de Chopin :
http://www.musicme.com/#/Prelude-N4-t1324017.html
Heureuses vacances. Suzâme

Nounedeb 12/08/2012 16:39

Ne rougis pas Carole. J'ai lu et pensé à Giono, à Proust, à Colette. Et puis, j'adore lire les cartes, et tout ce qu'elles révèlent aussi, lorsqu'on découvre un territoire, pour une promenade, ou
une croisière, sur les cartes marines. Une carte d'état major, à plus petite échelle encore, aurait peut-être ajouté à tes souvenirs. A ta poésie? je ne sais...

Carole 12/08/2012 20:14



Si, tu me fais rougir... mais c'est plutôt agréable. J'avais justement des doutes sur mon travail, alors merci ! Je suis d'accord pour ton idée de carte IGN, mais pour l'instant j'ai préféré la
vieille carte que j'ai ramenée de chez moi et qui me servait quand j'étais jeune.



Gérard 10/08/2012 21:03

Des routes qui ne me sont pas familières mais que j'ai parcourues quelques fois, à Vendôme et tu sais pourquoi.

Carole 12/08/2012 20:15



Je suis contente que tu les connaisses. Bien sûr, tu n'en as pas la même perception, et je suis sûre que tu trouves bien inoffensive la "terrible" côte entre Périgny et Selommes...



EmilieRD 10/08/2012 13:44

C'est un travail minutieux en tous cas!

Carole 12/08/2012 20:16



Et je ne sais laquelle est la plus minutieuse à réaliser...



mansfield 10/08/2012 11:05

Tes cartes sont autant de photos, dispersées sur une table et qui résument des pans de ta vie. Tu racontes, je regarde et j'entre dans ton univers à travers des lieux et des visages qui te touchent
particulièrement.

Carole 12/08/2012 20:17



Merci beaucoup, Martine, j'aime ton beau commentaire. Mais les "photos" sont bougées et floues... incertitudes et tâtonnements de la mémoire...



Hélène Carle 10/08/2012 00:21

Et ces chemins que nous formons tous avec ces nombreux détours et ces joyeux raccourcis, cette carte parfaite dessinant le vivant, nous ne pouvons la voir qu'en la regardant du dedans.

Hélène*

Plume 09/08/2012 22:36

Ah Carole, cette carte du coeur colorée par tant d'évènements et de souvenirs , dans des lieux où nous avons appris la vie, sa légende est à la fois universelle et tellement intime . Je suis sous
le charme de ce récit vibrant,dans lequel tu donnes une seconde vie aux émotions qui ont forgé ton attachement viscéral à ce berceau précieux .
Te lire est un bonheur,et tes évocations nostalgiques me restituent nombre de petites madeleines qui me tirent quelques larmes ...
Merci et bravo !
Bisous, Plume .

jill bill 09/08/2012 21:52

Bonsoir Carole, j'ai bien aimé ton GPS sur ce parcours à la carte... ah cette carte routière qu'il n'était pas simple de déplier en voiture... et puis tes souvenirs heureux par dessus tout... Bonne
nuit....