Béances

Publié le par Carole

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Nantes - La Fabrique, 26 novembre 2014
 
 
De loin, c'était une si vaste fresque. Si compliquée. Un grand pan d'univers, un monde entier de villes en délire et de créatures incertaines, chimères prisonnières, hideuses et naïves.
Le rêve d'un Jérôme Bosch d'aujourd'hui, grandi dans les cartoons et les jeux vidéo, parqué dans les volières d'une ville en grisaille.
 
En m'approchant j'ai remarqué les deux trous profonds dans le mur.
Une commande, sans doute, cette fresque.
 
Mur disgracié
déshabillé
peau de béton
tuyaux profonds
comme canons
à recouvrir
à recrépir
de fantaisie
de couleurs vives.
 
Mais l'artiste n'avait pas voulu tricher. Il avait dédaigné de masquer les trous et d'embrouiller en trompe-l'oeil nos regards complaisants.
Tant d'autres, à sa place, n'auraient pas résisté.
 
 
Beaucoup plus que la fresque, c'est le peintre que j'ai admiré. Le cran qu'il avait eu de travailler si longtemps à son mur, d'en faire un univers complet - d'en faire son univers grouillant et saturé. Et pendant tout ce temps, ces béances, de les savoir là-dedans, et de les y laisser toutes nues toutes brutes et brutales - comme si le vide et le noir avaient été jusqu'au bout nécessaires à la plénitude de son oeuvre.
 
Parce que, voyez-vous, ce n'est pas seulement une histoire de mur et de béton troué.
Non. C'est toujours comme cela. Il faut, pour qu'une oeuvre, quelle qu'elle soit, prenne son vol, qu'il y ait quelque part une béance, un trou noir, qui à la fois l'attire et la repousse, et qui l'oblige à concentrer ses forces - comme une étoile qui tenterait de fuir - comme un oiseau en cage qui ouvrirait enfin la porte de sa vie.
 
trou fresque
 

 

Publié dans Fables

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A
Faire un puzzle démoniaquement difficile à assembler de cette image ? ;-)
Passe une belle journée automnale.
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C


Pourquoi pas ?



F
Un artiste qui a "tourné autour du trou" sans jamais l'agresser, laissant ainsi au regard des passants, l'interrogation que lui même cherchait!!BISOUS FAN
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C
Ces béances sont émouvantes et fascinantes, elles donnent à l'oeuvre ce supplément de chair artistique qui touche en plein coeur. Univers de couleurs, de formes entrelacées, regard mystérieux et
profond, cette fresque est un paysage tout autant intérieur qu'extérieur. Merci Carole pour cette découverte qui forme avec tes mots un récit alchimique. Merci également pour ce que tu m'as écrit,
je suis très touchée, je t'envoie d'amicales pensées. Bon week-end. Cendrine
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F
une belle oeuvre
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Z
j'ai un peu de mal à estimer les dimensions de cette fresque..et de ces trous..
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C


On voit la forme du bâtiment dans le béton. Un mur de deux étages.



M
Ta réflexion est à la fois très juste et poétique.

Ma courte relation l'est moins mais tout à fait véridique:

j'ai un ami bon photographe, bon et perfectionniste qui a pourtant une habitude étonnante.
Il passe une photo qu'il vient de prendre à l'écran et si les verticales sont bien verticales et les horizontales... très horizontales, il décale un peu la photo parce que la régularité étonne
moins et nuit à l'esthétique de la scène.
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C


Je comprends très bien, et je crois qu'il a tout à fait raison.


Le "défaut", c'est ce qui nous arrête sur le grand chemin de l'indifférence et de la banalité.



N
Tu as raison. Une oeuvre qui embelli ce mur, sans en cacher la misère. L'artiste s'est exprimé plus librement.
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Q
J'aime ton analyse... et j'admire l'oeuvre.

Tout est très beau.

Merci, Carole. Passe une douce journée.
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A
Il a tout compris ce jeune artiste. Des couleurs, de la vie et ces trous béants avec lesquels on est bien obligés de composer. L'erreur serait de les éviter ou de les cacher.
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C


Je ne suis pas sûre que ce soit un "jeune artiste". Il y a plusieurs années qu'on voit ses fresques à Nantes. Par contre, il ne signe pas et je ne sais pas son nom, sinon je l'aurais indiqué
évidemment.



A
Quelle profondeur dans cette méditation... Oui, moi non plus je n'avais pas remarqué les trous au départ ; et puis je les ai vus et je sais qu'un élément préexistant peut toujours être utilisé par
l'artiste pour être intégré à son oeuvre - à moins qu'ici il ne l'ait superbement ignoré. Mais c'est ta conclusion qui est juste : le ver est dans le fruit, le néant habite la création, l'un ne va
pas sans l'autre...
(Hier j'ai pensé à toi en écrivant un billet inhabituel -Rencontre -, mais je n'ai pas su travailler jusqu'à obtenir la perfection à laquelle tu nous as habitués.)
Belle journée grise, Carole !
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C
Deux yeux pour aller voir l'envers du décor ; ils nous font si souvent défaut.
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J
En physique, un trou noir possède tellement de gravité (il aspire des étoiles entières) qu'il est impossible d'en sortir. Même la lumière ne s'en échappe pas. Certains scientifiques suggèrent et
pensent qu'il s'agit là de portes vers les autres univers, voire des machines à remonter le temps...
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C


Oui, je jouais sur les mots, je ne suis pas sûre que mon article pourrait être accepté par l'académie des sciences.


Mais l'hypothèse des "portes", bien qu'elle me semble peu scientifique elle aussi, me séduit beaucoup !



M
Curieux hasard. Hier, j'ai suggéré à une de mes élèves, d'intégrer à son pastel les deux défauts de sa feuille. le papier marron foncé avait deux ronds blancs aussi gros que des pois chiche. elle
m'a écouté. Pas cachés, mais partie intégrale de l'oeuvre.
ici, l'artiste a fait le même choix. a chacun d'y voir ce qu'il veut. je t'avoue Carole, que, sur le coup, je ne les avais pas vus ces deux trous .
J'aime cette débauche vivante et colorée. j'ai un ami artiste qui peint de tels univers
;)
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A
Je vois une étrange résonance entre cette "béance" qui attire et repousse et ma vieille porte verrouillée....
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J
Cet art'street insolite a demandé du travail... les deux trouées passent presque inaperçues... merci, jill
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