Bonhomme Sisyphe

Publié le par Carole

attention travaux 2
 
 
On le croise tant de fois chaque jour, ce petit pictogramme qui de panneau en panneau traverse sur les clous, grimpe dans l'ascenseur, s'enfuit par les issues de secours, trie sélectivement ses déchets, évite de nourrir les pigeons, file à l'école en vélo, ou s'évertue à pelleter des cailloux...
Il est curieux, du reste, si l'on y réfléchit, que toute notre humanité si vaste et si variée se résume aujourd'hui partout à cette silhouette noire et disciplinée, toujours la même, de plus en plus stylisée seulement, à mesure que les années passent et que les panneaux se modernisent - si bien qu'on en viendra peut-être bientôt à la réduire à deux traits, , comme en japonais, achevant en idéogramme son destin de pictogramme.
Mais à quoi bon insister ? Qui donc perdrait son temps à réfléchir à ce banal chef-d'oeuvre d'humanité banale, partout répandu dans nos rues ?
 
Seulement voilà, c'était la nuit, et je passais, une fois de plus, devant le bonhomme pictogramme. Vous avez sans doute remarqué à quel point la nuit, en ville, avec ses lumières et ses couleurs inattendues, parvient souvent à conférer la vie aux objets les plus simples, aux images les plus rebattues. Si bien que devant moi, soudain, sur son panneau usé et cabossé, le pictogramme était devenu vivant.
Il travaillait si dur. A l'ancienne. A la pelle. Peinant à remuer ses cailloux pour en tracer sa route.
On ne travaille presque plus de cette façon, pourtant. Et sur les chantiers de nos villes, il y a longtemps qu'on a posé les pelles pour conduire des machines, piloter des grues, programmer des robots.
Qu'importe ? Dans l'imaginaire obstiné des humains, le travail ne saurait être que cela, la vieille lutte du bonhomme Sisyphe contre la matière, contre la motte de glaise, le tas de cailloux ou le rocher. Le combat infini du petit homme qui n'a d'autre alliées que sa pelle et sa peine.
Ainsi, c'était bien lui qui dans la nuit se tenait devant moi : le bonhomme Sisyphe. Humble, anonyme, courageux, acharné. Usé, lacéré, cabossé, fatigué.
Volontaire et si las. Indifférent au monde des machines et des idées en marche. Pour l'éternité seul avec sa tâche, sa pelle, et son tas de cailloux qui ne diminue pas.
 

Publié dans Fables

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Z
Oui, c'est étrange que sur ce panneau, au moins, il n'y ait pas un tractopelle..Est ce que ça veut dire que les travaux sont à taille humaine? que l'on peut négocier un passage, parler...?
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L
Un très beau texte qui résume les vies usées à répéter les mêmes gestes, à parcourir les mêmes rues, à souffrir des mêmes douleurs physiques; la vied es humbles qui, même s'ils manient aujourd'hui
des machines, n'en demeurent pas moins dans l'ombre et passent, inconnus et incolores, continuant la tâche de Sisyphe sans le savoir, sans doute.
Lorraine
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N
Une belle réflexion suscitée par ce panneau que tu as sorti de sa banalité. Il nous ferait croire que le travail est un jeu d'enfant!
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C


Mais un jeu qui n'en finit pas, comme ce tas que le petit bonhomme semble seulement 'attaquer".



M
Il faut bien que le langage reste universel, qu'on puisse y rattacher son imaginaire ..
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F
et oui nos anciens ont travaillé comme cela maintenant ceux sont les machines mais dans certains pays il y a encore des hommes qui travaillent avec pelles, brouettes...
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C
Minuscule, il est pourtant capable de déplacer des montagnes,avec sa pelle d'enfant.
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E
c'est vrai - l'imaginaire collectif a la vie dure (beaucoup de gens aussi, pelle ou pas pelle, d'ailleurs)- par exemple la peur du loup est encore bien vivace
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J
Si les moyens ont changé, l'être humain est toujours face à une montagne de travail à abattre. Cette pancarte aura toujours son sens. Beau dimanche Carole et merci pour ton regard aigu et ton
esprit éternellement en marche. Amitiés. Joëlle
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J
petits ou grands
du sud ou du nord du monde
chacun comprend que derrière ce panneau des hommes s'activent
mais Carole est passée...
sous ce panneau maintenant en filigrane je verrai écrit: "pour l'éternité seul avec sa tâche sa pelle et son tas de cailloux..."
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A
Munis de pelles ou de robots, sommes-nous autre chose que de pauvres Sisyphe condamnés à répéter sans cesse la même tâche quand tout est fait pour que nous le restions, à l'images de ces
pictogrammes citoyens modèles?
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J
Les méthodes changent les panneaux demeurent... langage des signes à la portée de tous, mais qui y prête encore attention... moi je sais, c'est Carole, merci...
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